Le design est d’intérêt public
Trop souvent utilisé en adjectif pour qualifier un objet à la silhouette vaguement contemporaine ou au style « m’as-tu-vu », le mot « design » peine à se faire comprendre au-delà du cercle très fermé des acteur·ices et penseur·euses de la discipline. Et pourtant, lorsqu’il est associé à un qualificatif – design industriel, design graphique, design de service – le mot redevient actif et exprime alors toute l’envergure de son champ d’intervention. L’un de ses principaux ambassadeurs en France, l’Association pour la promotion de la création industrielle (APCI), lance le France Design Impact Award, un grand prix national pour le design dont le palmarès fraîchement primé en écrit la meilleure définition.
Guillaume Ackel
De trop nombreuses médailles
En 2019, les premières Assises nationales du design sont organisées sous l’égide du ministère de l’Économie et des Finances et du ministère de la Culture. Elles aboutissent à une trentaine de grandes préconisations, pour la plupart déclinées en propositions opérationnelles comme par exemple l’organisation des French Global Design Awards, un nouveau grand prix pour récompenser et valoriser le design français.
Soixante six ans plus tôt, en 1953, le designer Jacques Viénot, figure du mouvement de l’esthétique industrielle, crée sous l’impulsion du ministère du Commerce le label « Beauté France ». Le fondateur de Technès, ce cabinet de design qui clamait « On achète avec les yeux » et qui vit naître le grand Roger Tallon, s’attèle ainsi à sélectionner et récompenser les productions industrielles qui améliorent le cadre de vie. « La France est vieille ; chefs d’industrie, ingénieurs, constructeurs, la concurrence étrangère vous guette ! », alertait-il à l’époque, il était déjà urgent à ses yeux de valoriser le savoir-faire industriel français – cela nous rappelle l’offensive menée, un siècle plus tôt, par l’industrie stéphanoise contre la concurrence britannique et pour créer la rencontre entre la population ouvrière et le beau, de manière à favoriser l’épanouissement des arts industriels, allant au-delà des arts décoratifs. À partir de 1984, l’Institut français du design industriel, héritier du label « Beauté France » rebaptisé « Janus de l’Industrie », pérennise cette distinction et dépasse les considérations trop simplement plastiques en ouvrant le prix aux champs de la santé, de la prospective, du design urbain et de service. Le Janus est aujourd’hui le plus ancien label de design français toujours actif ; les Étoiles de l’Observeur du design créé en 1999 – autre prix porté cette fois par l’APCI –, se sont, elles, éteintes en 2018.
Mais alors, pourquoi créer un nouveau prix du design français ? Comme sa grande sœur, l’Architecture, et ses dizaines de prix – Grand Prix national de l’architecture (1975), Équerre d’argent (1983), Prix AMO (1984), prix et récompenses de l’Académie d’architecture (1996), etc. –, le design français se voyait décoré chaque année de (trop) nombreuses médailles. Les Assises nationales du design estiment dès lors la nécessité de créer un prix pour les gouverner tous, un prix dont le rayonnement international pourrait rivaliser avec d’autres grands prix internationaux – les Red Dot Design Awards allemands, par exemple.
C’est dans cet esprit, et fort de cet héritage, que le France Design Impact Award (nom préféré au French Global Design Awards) est créé. Coordonné par l’APCI, avec le soutien du Conseil national du design ainsi qu’un collège de partenaires (Institut Français du Design, Alliance France Design, Association Design Conseil), ce prix s’adresse à tous les acteur·ices (entreprises, startup, designer·euses, écoles, collectivités, acteurs publics…) de tous les designs (du design graphique au design d’interface utilisateur, en passant par le design industriel, le design d’espace jusqu’au design de service).
Prime à l’engagement
Le contexte maintenant détaillé (peut-être nébuleux mais certainement politique), qu’en est-il des lauréat·es du France Design Impact Award ? Chaque projet candidat, qu’il soit matériel ou immatériel, devait démontrer la capacité du design à répondre aux défis contemporains – écologiques, économiques ou sociaux. Chaque projet devait incarner un design engagé et moteur d’innovation et de progrès dont l’impact sur notre quotidien ou notre société est réel. Une ambition tout aussi grande que louable. Le palmarès compte 13 projets plébiscités par un jury d’expert·es présidé par le designer Mathieu Lehanneur, et effectivement, il n’est là point question d’excellence formelle ou de « beauté industrielle », mais bien d’utilité publique.

On découvre ainsi la « boussole des travailleurs sociaux », un outil conçu pour le Département du Calvados par l’agence Vraiment Vraiment qui, fidèle à son engagement en faveur de l’intérêt général et du bien commun, a déployé fin 2023 un outil recensant en temps réel les dispositifs sociaux (hébergement ou aide alimentaire) disponibles sur le territoire et permettant ainsi aux aidant·es des plus démuni·es d’améliorer l’efficacité de leur service. Dans le même esprit, le jury a salué le Nano musée conçu par l’agence Félix et associés avec l’Université de la Rochelle ; grâce à un dispositif modulable et facilement déployable, les chercheur·euses rochelais·es investissent ce musée nomade et vont à la rencontre d’un large public à qui ils et elles offrent accès aux fruits de leurs travaux et recherches.

D’autres objets récompensés sont plus d’ordre technologique et industriel. Par exemple, Ova Design souhaite stopper l’usage de gobelets jetables et conçoit Auum, une machine qui s’appuie sur la puissance de la vapeur sèche sans usage de détergents pour nettoyer un verre en 20 secondes – solution idéale pour une pause café vertueuse. L’agence de design Entreautre à quant à elle conçu pour Caeli Énergie un climatiseur compact qui, sans gaz frigorigènes ni groupe extérieur et très peu d’eau et d’électricité, peut rafraîchir un espace avec un rendement cinq fois supérieur aux climatiseurs traditionnels. Grâce à un système relativement frugal de transfert d’air entre l’intérieur et l’extérieur à travers un filtre rafraîchissant chargé en eau, cet appareil fabriqué en France représente une innovation majeure dans un monde où les effets du réchauffement climatique ne peuvent plus être ignorés.

Sous un jour plus prospectif, il est aussi question de matériaux, chez les lauréat·es. Wilfried Becret est ainsi récompensé pour son travail exploratoire sur la fine de verre, l’un des coproduits de l’industrie verrière. Il s’agit de particules de verre de moins de 3 mm, difficile à trier donc jusqu’à présent enfouies, mais représentant tout de même plus de 6000 tonnes de matière première délaissée chaque année. Depuis son diplôme à l’École des arts décoratifs de Paris, le designer récolte sa matière première auprès d’Everglass, entreprise de traitement de verre ménager, et explore avec Verallia, une entreprise productrice de bouteilles et autres bocaux en verre, les possibilités matérielles offertes par cette terre de verre qu’il fabrique.

Le jury a également souhaité accorder une mention spéciale aux designer·euses d’Arep, l’agence pluridisciplinaire (architecture, urbanisme, design notamment) filiale du groupe SNCF. Derrière un discours dont l’emphase pourrait discréditer la démarche si celle-ci n’était pas suivi d’effets, l’agence développe fort heureusement un solide travail de recherche qui trouve, dans un large panel de chantiers – le parc ferroviaire français –, les occasions d’une mise en pratique favorable à l’émergence de solutions utiles au plus grand nombre et réellement efficaces dans la lutte contre les effets de l’anthropocène. Outre divers aménagements conçus pour faciliter l’alliance des mobilités douces aux transports en commun, ou les équipements déployés pour produire des énergies renouvelables – comme le système Solveig qui permet le déploiement réversible de panneaux solaires sur les voies ferrées non circulées –, les designer·euses d’Arep expérimentent également des innovations plus prospectives. Par exemple, en 2021, le groupe français présentait à la Biennale d’Architecture et d’Urbanisme de Séoul un prototype de climatiseur s’inspirant d’une technique naturelle séculaire : le rafraîchissement adiabatique. Cette technique repose sur le besoin d’énergie de l’eau pour s’évaporer, ainsi lors de l’évaporation, cette énergie est « absorbée », ce qui génère automatiquement un refroidissement naturel. Le prototype, pensé comme une pièce de mobilier urbain, est une tour hyperboloïde constituée de sections de bambou empilées les unes sur les autres ; de l’eau s’écoule par gravité et un système de ventilation y fait circuler l’air pour le rafraîchir ; une diminution de la température d’environ 6 degrés a été constatée.
Transformer l’essai
Ces projets ainsi que le reste du palmarès sont présentés dans un exposition itinérante inaugurée à Paris avant de sillonner les routes de France. Les lauréat·es du France Design Impact Award réuniront également leurs travaux et recherche dans une publication numérique – le France Design Hub –, en cours d’édition.
Alors est-ce que la France Design Week, le France Design Impact Award et le France Design Hub suffiront à faire rayonner ce design prospectif, innovant et engagé au-delà d’une communauté d’initié·es, à convaincre les décideur·euses public·ques et privé·es ? C’est tout le mal que l’on peut souhaiter à ces designer·euses, qui démontrent l’importance de leur expertise et de leur intervention pour penser, développer et mettre en œuvre des innovations améliorant significativement le quotidien du plus grand nombre ou contribuant à lutter contre les méfaits de l’anthropocène.


