Une anthologie du design familier
« Ces objets sans visage […] sont le fruit de brevets ingénieux, de traditions locales ou de fabrication industrielle. Ils nous entraînent dans les quincailleries, les bazars, les hardware stores du monde entier, formant une archive vivante de notre époque », détaille Stefania Di Petrillo en décrivant l’anthologie du design familier qu’elle présente à la Cité du design de Saint-Étienne, jusqu’au 1er mars 2026.
Guillaume Ackel
Quand l’objet « utile » se voit transmis d’une génération à l’autre, c’est parfois pour sa valeur sentimentale, presque toujours grâce à sa robustesse et très souvent pour son essentielle praticité. Stefania Di Petrillo s’est éprise de ces objets du quotidien, bien souvent sans âge ni créateur·rice identifié·e, qui trouvent à ses yeux toute la grâce des artéfacts les plus précieux. La designeuse a pendant des années fouillé quincailleries et marchés à la recherche de leurs trésors d’étalages, du panier à salade au vase à hydroculture. Quête dans la quête, il s’agissait surtout de dénicher « l’objet pionnier » – selon ses termes – celui dont la justesse formelle inspira nombre de contrefacteur·rices ou plagiaires. Pendant dix ans, ce curieux inventaire fit l’objet d’une chronique récurrente dans les pages du M, le magazine du journal Le Monde. Un livre [1] et une exposition [2] célèbrent cette décennie en réunissant cette exceptionnelle anthologie du design familier.

Dans cette collection, une certaine catégorie d’outils semble prédominer : ceux utiles aux activités liées à la nourriture – cultiver, cuisiner, manger. L’humanité aurait-elle naturellement fait preuve de plus d’ingéniosité pour se faciliter la tâche à la cuisine ou au potager ? Stefania Di Petrillo, tout en précisant que la sélection est soumise en grande partie à la subjectivité de son regard, ne réfute pas cette idée. « On constate que les ustensiles pour la cuisine et le jardin ont été créés avec bon sens. Il s’agissait de trouver l’outil idoine pour se libérer d’un geste inconfortable trop souvent répété », explique-t-elle dans un entretien accordé à AA. « Le monde est peuplé d’objets modestes, conçus ou bricolés, qui témoignent d’une intelligence diffuse. Chaque culture, chaque communauté produit ses propres formes d’adaptation : objets ajustés au geste, au climat, à la ressource disponible. Ces objets n’appartiennent à personne, mais ils appartiennent à tous : ils sont les preuves tangibles d’une créativité humaine partagée » [3], précise-t-elle, citant son confrère et compatriote Ezio Manzini.

La preuve par l’exemple avec les paniers en fibres végétales tressées conçus pour contenir ou transporter de la nourriture. Sont ainsi réunis dans l’exposition le panier à riz gluant laotien, fait de brins de rotins et de bambou tressés autour d’une section de bambou, et une corbeille originaire de Madagascar, celle-ci tressée en racines de vétiver dont la puissante odeur éloigne les insectes des denrées alimentaires qu’elle contient. Un même usage et une technique similaire mais avec les ressources de deux régions du monde différentes.
Dans ces familles d’ustensiles, certains objets assurent une fonction similaire mais leur mode de fabrication diffère – artisanal ou industriel. Dans la cuisine de Stefania Di Petrillo, deux objets incarnent parfaitement cet antagonisme : d’un côté l’épluche-légume ou « économe » inventé en 1931 par le Suisse Alfred Neweczerzal, maintes fois copié mais aujourd’hui fabriqué par Victorinox dans sa version originelle ; de l’autre, le pèle-agrume, ou orange peeler, un petit objet en os inventé il y a plusieurs siècles dans un monastère anglais spécialement pour peler le précieux fruit tout juste importé d’Asie.
De la brosse à vêtements au sac à eau militaire, l’exposition Catalogue des objets trouvés [4] et le livre Histoires d’objets invitent visiteur·euses et lecteur·rices à reconsidérer la valeur des objets qui les entourent : certain·es y trouveront peut-être aussi l’inspiration pour se constituer, selon l’expression utilisée par un visiteur et rapportée par Stefania Di Petrillo, un « trousseau domestique ».

[1] Stefania Di Petrillo et Jonathan Frantini, Histoires d’objets, 120 objets du monde entier, beaux, utiles et bien pensés, Les éditions de l’Amateur, Paris, 2025, 256 pages, 30 € [2] Catalogue des objets trouvés, exposition de Stefania di Petrillo assistée de Lorenzo Zappia à la Cité du design de Saint-Étienne, jusqu’au 1e mars 2025. [3] Ezio Manzini, Design, when everybody designs, The MIT Press, 2015 [4] Titre imaginé par Laurence Salmon (directrice du développement culturel et artistique de la Cité du design de Saint-Étienne) et Stefania Di Petrillo inspiré du Catalogue d’objets introuvables de Jacques Carelman paru en 1969.


