Pour que le Beau change de camp
Du 2 au 12 avril 2026, « Bâtir vivant », la 3e édition de la biennale du design soutenable, ouvre ses portes au 10 rue Lincoln, dans le 8e arrondissement de Paris. Découvrez dans cet article la proposition curatoriale ainsi qu’un aperçu de la programmation.
Guillaume Ackel
Dans un immeuble à quelques pas des Champs-Élysées, artère coronaire du capitalisme débridé et de la surconsommation éhontée, Hélène Aguilar et Marie-Cassandre Bultheel présentent « Bâtir Vivant », la 3e édition de la biennale du design soutenable. D’un côté les grandes enseignes voisines cultivent une esthétique séduisante souvent détachée de ses conséquences environnementales, de l’autre les designers et artistes réuni·es au sein de l’exposition « Bâtir Vivant » redoublent de virtuosité pour magnifier des matières écologiquement vertueuses et faire que le « Beau » change de camp.
Le choix des mots est simple : design soutenable.
Est soutenable ce que l’on peut défendre au moyen de raisons recevables, ce qui peut résister à l’effet destructeur de quelque chose, ce qui ne peut pas être altéré par les effets d’une action ou d’une épreuve physique (cf. Centre national de ressources textuelles et lexicales). Comprendre ici la ressource vivante, celle qui n’est pas néfaste pour la planète, celle qui est produite naturellement et qui se régénère en cycle infini.
Quant à la notion de « design », on peut se référer à la définition écrite par Valérie Guillaume, Benoît Heilbrunn et Olivier Peyricot dans l’ABCdaire du design paru en 2003 chez Flammarion : « Le terme design provient du latin designare qui signifie marquer, dessiner, tracer, mais également indiquer, montrer, ordonner […] Tout acte de design peut donc se comprendre comme l’articulation d’un “dessin” et d’un “dessein” […] Autrement dit, on ne dessine jamais un objet de façon innocente et tout objet manifeste une visée éthique, esthétique, ludique… tout autant qu’une vision. » En s’appuyant sur les thèses de Jean Baudrillard, le trio d’auteur·rices précise que le système des objets fonctionne comme un système de catégorisation qui permet de cimenter des positions idéologiques.
Ainsi, « Bâtir vivant » – biennale du design soutenable, se dresse en avocate de la défense d’un design conscient des ressources qu’il exploite (et de celles qu’il écarte) et respectueux des équilibres environnementaux. Dans son plaidoyer, en adjoignant l’argument esthétique à la dialectique écologique, la biennale entend rendre sa position idéologique la plus désirable et la plus valorisée, en opposition à celle, irresponsable et délétère, défendue par les entreprises écocidaires.
Depuis 4,5 millions d’années, le vivant bâtit sans haut fourneau, sans chimie lourde de synthèse, sans molécules étrangères à ses cycles. Il puise dans le capital géologique et la photosynthèse pour créer des structures d’une résistance, d’une légèreté et d’une adaptabilité inégalée. Nos os, nos dents, le bois, la nacre : tout est né dans l’eau, à température ambiante, par auto-assemblage et chimie douce […] Ce langage, le vivant le parle couramment depuis toujours. Il transforme, décompose, réincarne. Rien ne s’accumule, tout circule. Le vivant ne peut fonctionner que parce que ses enzymes savent décomposer ses molécules une fois leur fin de vie venue.
Une fois sensibilisé·es à la position idéologique de la biennale clairement exposée et précisée dans le premier espace de l’exposition (extrait du plaidoyer de l’Institut pour un Design Soutenable, ci-dessus), les visiteur·euses sont invité·es à découvrir une remarquable collection d’objets et d’échantillons de matériaux (réunis par Hélène Aguilar) mais également d’œuvres d’art (sélectionnées par Marie-Cassandre Bultheel). Notre regard s’est attardé sur les toiles teintes par Alice Magne à l’aide de cochenille et de pétales de fleurs, également sur la sculpture tricotée de Laurane Desjonquères réalisée avec une laine brute d’alpaga teintée à partir de déchets organiques tels que des pelures d’oignons ou des noyaux d’avocats. Nous retenons aussi la délicate vaisselle en porcelaine de coquilles d’huîtres conçue par Kaomer et, pour l’exposition, disposée sur les pavés Vivaô faits du même biomatériau. De l’animal au végétal, le designer Cédric Breisacher présente une série de tabourets associants des pièces de bois massifs à un nouvelle matière 100% biosourcée : un agglomérat de copeaux, de poussières et de chutes de bois massifs liés avec une colle d’amidon naturelle. Aurélie Hoegy et Laure Julien ravivent quant à elles l’art vannier : la première associe l’une des plus longues fibres végétales – le rotin, à « l’acier végétal » – le bambou, pour créer un banc sculptural ; la deuxième reproduit les techniques de tressage du bambou apprisent auprès de maîtres vanniers japonais pour créer des pièces d’une grande finesse.
Saluons également la scénographie générale de l’exposition pensée par le Studio Adra et réalisée selon le cahier des charges très précis de l’Institut pour un design soutenable à partir de matériaux naturels glanés, réemployés, empruntés et issues de stocks dormants. La biennale a investi cette année encore un chantier en attente du début des travaux, et la douce simplicité des dispositifs scénographiques imaginés par le Studio Adra répond parfaitement à l’âpreté des espaces fraîchement curés.
Quant aux cartels, les visiteur·euses les plus curieux·ses apprécieront la richesse des explications fournies : pour chaque objet, la matière employée est présentée en détail, ainsi que ses avantages techniques, mécaniques ou écologiques, ce à quoi elle peut se substituer et là où elle peut-être employée. Un QRcode permet d’écouter les explications d’Hélène Aguilar – dont la voix est maintenant bien connue grâce à son podcast « Où est le beau ? » créé en 2019.
Enfin, pour les visiteur·euses les plus téméraires, les co-fondatrices de la biennale ont programmé un riche cycle de conférences réunissant scientifiques et créateur·rices autour des enjeux de la « déplastification » de notre monde au profit des matières « vivantes ». Comment remplacer le plastique dans l’industrie textile ? Peut-on soigner l’humain et son économie en soignant la Terre ? Quelles sont les inventions oubliées qui peuvent encore changer notre avenir ? Quels sont les pouvoirs extraordinaires de la chimie douce ? Autant de questions auxquelles les spécialistes invité·es répondront.

Si Hélène Aguilar et Marie-Cassandre Bultheel disaient craindre de ne plus pouvoir continuer à s’émerveiller en tant qu’esthètes quand tout ce qui nous entoure est nuisible, gageons que leur inquiétude fut apaisée par les œuvres et objets réunis dans « Bâtir vivant », la biennale du design soutenable.
Retrouvez toutes les informations pratiques sur : www.designsoutenable.org





