Architecture

Architectures politiques, réhabilitations sémantiques

« Et si nous réinvestissions le lexique architectural pour l’extraire d’un greenwashing sémantique qui, en décrochant des mots de leurs référents, participe à déliter la puissance politique de l’architecture ? » À l’heure où les mots qui façonnent la ville et nos environnements bâtis se vident peu à peu de leur substance, l’architecture se trouve prise dans un brouillage discursif qui en fragilise la portée politique. Dans ce texte, Emmanuelle Borne explore les dérives sémantiques contemporaines et les voies possibles d’une reconquête du langage, pour l’architecture.


Emmanuelle Borne
Exposition Salut la compagnie ! à La Galerie d’architecture, jusqu’au 13 décembre © La Galerie d’Architecture

En 1957 paraissait Mythologies de Roland Barthes, recueil de 53 textes à la croisée de la sémiologie et de la sociologie dans lequel le structuraliste décortiquait autant de mythes bourgeois des années 1950 (la DS, le bifteck-frites, le strip-tease, le plastique). Ses observations reposaient sur le triangle sémiotique, prisme d’analyse fondamental pour les chercheur·ses en sciences du langage : ensemble, le signifiant (un mot, une image, leur aspect matériel) et le signifié (le concept que ce mot recouvre) forment le signe, lié à un référent, la chose ou réalité désignée. Et ainsi le mot « pierre » ou l’image d’un bloc de calcaire par exemple (le signifiant) aura une charge conceptuelle différente (le signifié) selon le champ épistémique auquel on le rattache. Pour de nombreux·ses architectes, une telle image est sans doute aujourd’hui liée à l’ensemble conceptuel de l’architecture dite « vernaculaire ».

Bien sûr, le monde des signes n’a jamais été univoque et, surtout, il n’est plus celui de Roland Barthes. Désormais, ce ne sont plus seuls des mots mais des images, des récits et des discours entiers qui sont, quotidiennement, décrochés de leurs signifiés, et jusqu’à privés de référents. Les illusionnistes Trump et bros, avec le concours de la sphère technopolitique mondiale, ont consolidé un régime de fake words, un arsenal de mots décorrélés de toute réalité, qui ne renvoient à aucun ensemble conceptuel si ce n’est, dans un effet d’aplatissement total, à la démonstration de leur seule force discursive. Or les mythes sans réalité ne sont jamais inoffensifs ; ils participent, par leur énonciation même, à défaire l’état du monde (le « cessez-le-feu » de Gaza a-t-il jamais été opérant ?)

En architecture, les dispositifs discursifs inopérants et les fake words abondent comme dans l’ensemble de l’industrie dite verte. C’est par exemple le cas du champ lexical de la ville durable, comme présentée par Matthieu Adam dans son ouvrage Contre la ville durable, une écologie sans transition [1]. Dans le vocabulaire d’une écologie « au service du capitalisme urbain » (chapitre 2), « l’écoquartier » ne désigne pas tant une opération vertueuse en la matière que le « volontarisme » d’acteurs de l’aménagement « qui souhaitent construire une offre conforme aux attentes des investisseurs (…) » [2]. « En effet, un immeuble à énergie positive ou un écoquartier sont des témoignages matériels qui incarnent l’action de ceux qui les érigent de façon plus tangible et plus valorisable que des politiques d’écologisation plus discrètes (…) » [3]. Et ainsi il n’est plus nécessaire de réaliser pleinement ce qui est annoncé, le branding vaut pour lui-même. En résulte un délitement de la puissance politique de la parole, entendu son pouvoir de transformation du monde. Cette altération sémantique n’est pas sans conséquence : elle est corrélée à l’affaiblissement du pouvoir politique de l’architecture, celle qui engage ou consolide un changement social, écologique et/ou culturel au-delà de sa seule expression formelle.

L’usage abusif du vocable « vernaculaire » cité plus haut en est un exemple. Alors que nombre d’architectes et chercheur·ses participent à renforcer chaque terme de la chaîne sémiotique de ce mot si prisé (en ayant recours à des ressources et savoir-faire situés, en inventoriant des patrimoines ou en enrichissant son corpus théorique), les forces marketing du développement durable ne cessent de le galvauder. L’appétit com’ des uns et des autres participe à une effraction de sens généralisée quand il suffit de monter – et montrer surtout – un mur de parement en pierres sèches ou quelques briques de pisé inertes, pour, par effet de labellisation, attribuer au projet tout entier la symbolique, l’histoire et la technicité associées au mot « vernaculaire » [4]. Nous journalistes contribuons aussi trop souvent, en toute bonne volonté sans doute, à la diffusion de tels simulacres qui font le jeu du greenwashing sémantique. Le problème est qu’une fois largement diffusés, ces mots policés participent à oblitérer la force transformative d’architectures qui sont ce qu’on dit d’elles, ou qui accomplissent ce qu’on a dit qu’elles seront.

À défaut de pouvoir remédier séance tenante à l’affaiblissement de la puissance politique de l’architecture – les architectes qui s’y attachent œuvrent sur le temps long – ne serait-il pas « utile » de procéder à la réhabilitation sémantique des mots employés pour décrire les pratiques et les projets ? Le travail mené avec Chloé Bodart et Jules Eymard (Compagnie architecture) à l’occasion d’une exposition organisée à la galerie de l’architecture [5] en est une première tentative. Nous avons d’abord arpenté leurs bâtiments et étudié leur démarche avant de choisir et définir (dans un va-et-vient entre les architectures concernées, leurs représentations et les mots) sept termes qui composent autant d’entrées lexicales dans le corpus architectural de Compagnie. Ainsi, le « toit » ou le « désaxement », construits et dessinés, renvoient à des ensembles signifiants plus vastes. Ou encore, la définition du terme « permanence » renvoie à l’interprétation que proposent ces architectes d’un processus qui existe par ailleurs (la permanence architecturale telle que définie par Patrick Bouchain), c’est-à-dire la manière dont Compagnie met en œuvre ce terme pour transformer le contexte dans lequel l’agence intervient.

© La Galerie d’architecture

L’exercice ici imaginé n’interdit pas la fabrication de néologismes, il l’encourage bien au contraire. Outre réinvestir les mots pour qu’ils renouent pleinement avec leur potentiel sémiologique, il est possible, à travers la création de termes inédits, d’impulser autant de stratégies d’émancipation. Et ainsi d’échapper au carcan langagier du capitalisme urbain et aux « éléments de langage » liés à la promotion de projets. Il s’agit là ni plus ni moins de recourir à la poésie pour renouer avec la vocation politique de l’architecture. Le critique littéraire Johan Faerber parle à cet égard de « violence faite au langage pour réveiller les consciences » … On pense aussi à la poétique « dysphorique » d’un Paul B. Preciado appelant à « des pratiques concrètes de mutation micropolitique »[6].

La récente exposition Abrume, organisée en octobre dernier au sein de la galerie Callot [7] dans le 6e arrondissement de Paris, montrait toutes les potentialités d’un dispositif sémantique renouvelé. Contraction d’abri et de brume, « abrume » est un mot inventé par les commissaires de l’exposition Raphaël Guillemette et Gauthier Delvert. Il désigne « ces cabanes qui se dévoilent dans une brume épaisse », structures non gardées qui, « perdues dans la forêt, isolées sur un plateau, accrochées à une montagne, rythment notre territoire ». Pendant plus d’un an, ces deux jeunes architectes ont arpenté les paysages des Vosges, de Provence, du Massif central, ou encore des Alpes à la découverte de ces « fustes », « bories », « burons », « chalets » et autres « abris sans gardiens ». Ils en ont ramené dessins techniques, cartes et photographies présentées dans un livre qui existait avant même que l’exposition ne prenne forme [8]. L’effet de métonymie de ces cabanes sauvages qui portent dans leurs pierres l’histoire de leurs vastes territoires évoque « le pli du drapé dans lequel se loge Rome toute entière » (Anne Cauquelin). Et ainsi le pouvoir évocateur d’un mot traduit toute la fragilité d’un patrimoine ; et ainsi un mot tout seul a le pouvoir de mener vers d’autres réhabilitations architecturales. Le mot abrume est de ces mots heureux qui nous encouragent à construire d’autres mythes que ceux martelés par la langue au silence assourdissant des bros et les greens.


Rédactrice en chef de la revue L'Architecture d'Aujourd'hui de 2015 à 2024, diplômée en sciences du langage (La Sorbonne Nouvelle) et en urbanisme (Institut Français d’Urbanisme), Emmanuelle Borne travaille désormais en tant qu’autrice, journaliste et curatrice indépendante.

[1] Matthieu Adam, Contre la ville durable, une écologie sans transition, éditions Grevis, 2024.

[2] Ibid, p.47.

[3] Ibid.

[4] Il n’est pas question de fustiger ici les prototypes – indispensables pour faire avancer la recherche - visant à tester, pour les diffuser, des dispositifs et techniques expérimentaux·les, mais plutôt de souligner la différence entre ces « démonstrateurs » et des simulacres de tels prototypes qui servent uniquement l’image « écolo » d’une opération.

[5] Exposition organisée du 13 novembre au 15 décembre 2025.

[6] Paul B. Preciado, Dysphoria mundi : le son du monde qui s'écroule, Grasset, 2022.

[7] « Abrume, sur les traces des cabanes libres », exposition organisée jusqu’au 20 octobre dernier sous le commissariat de Raphaël Guillemette et Gauthier Delvert au sein de la galerie Callot, rattachée à l’École nationale supérieure d’architecture de Paris-Malaquais, dont le commissariat général est assuré par Margaux Darrieus.

[8] Raphaël Guillemette et Gauthier Delvert, Abrume, sur les traces des cabanes libres, éditions Ulmer, 2024.

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