Livre : Toxicité coloniale de Samia Henni, une recension
Dans son dernier ouvrage (Colonial Toxicity, paru en 2024), l’historienne Samia Henni, spécialiste des questions coloniales et des territoires en guerre ou victimes de la surexploitation de leurs ressources, revient sur les programmes nucléaires français menés entre 1960 et 1966 dans le Sahara algérien. À l’occasion de sa récente traduction en langue française (parue aux éditions B42), le critique et auteur Christophe Catsaros souligne l’agilité de l’autrice pour produire un récit qui s’éloigne de la simple narration historique et détaille, sans détours, le programme colonial à l’œuvre.
Christophe Catsaros

Barils abandonnés dans le Sahara autour de l’ancien Centre saharien d’expérimentations militaires Reggane, 2007.
Il y a d’abord la temporalité de ces essais, décidés à la hâte, en pleine guerre d’Algérie, au moment où se délite l’Union française. L’opération est précipitée sous la double contrainte d’une perte de l’Algérie (et de ses déserts) et d’un nouveau cadre international en cours d’établissement qui risque bientôt d’interdire les essais nucléaires atmosphériques. de Gaulle doit faire vite s’il veut assurer l’entrée de son pays dans le club des puissances nucléaires. Deux sites vont être désignés, tous deux dans le sud algérien, dans des zones prétendument désertes, et qui pourtant regorgent de vie.
Reggane, la ville située à 50 km de l’épicentre le plus proche, compte 20 000 habitants, soit la taille de Vierzon ou Cambrai. Les essais qui y sont menés seront atmosphériques. Ceux prétendument confinés (car souterrains) se feront sur un autre site, à In Ekker. Ils donneront eux aussi de nombreux incidents de contamination, dont le plus grave, celui de Beryl a sa place légitime dans le peloton des grandes catastrophes nucléaires du 20e siècle.
Samia Henni ne prétend pas révéler des aspects méconnus de cette mésaventure scientifique et militaire. La précipitation dans laquelle elle fut menée et la conviction contrefactuelle que le nucléaire puisse être « une technologie gérable » sont les deux erreurs à l’origine du désastre.

Extraits du livre Samia Henni, Colonial Toxicity: Rehearsing French Radioactive Architecture and Landscape in the Sahara (Amsterdam: If I Can’t Dance and Framer Framed; Zurich: edition fink, 2024, 2025), pages 126–127.
Car à Reggane et In Ekker, comme à Tchernobyl ou Fukushima, il faut un faisceau d’erreurs pour produire une catastrophe, avec son lot de contaminations, amplement documentées au fur et à mesure que se constituaient des groupes de civils et de militaires irradiés demandant la reconnaissance de leur préjudice.
Face à ces incidents bien connus, Samia Henni choisit de prendre du recul et de réexaminer le dispositif global. Que dit de l’entreprise coloniale le choix de lancer, en plein désengagement de la France, un cycle d’essais dans un pays voué à accéder à sa pleine indépendance ? En quoi l’opportunisme des autorités français est-il symptomatique d’un mépris inhérent du colon pour le colonisé ? La toxicité, dans le cas des essais algériens, ne se mesure pas uniquement en becquerels. Elle irradie l’héritage postcolonial, instaurant pour l’éternité une quantité mesurable de mépris comme substrat d’une séparation qui aurait mal tourné. La radioactivité résiduelle en Algérie n’est que le rappel quantifiable du caractère rétroactif du mépris colonial. Comment qualifier autrement le refus de la France d’assumer sa responsabilité en procédant à la dépollution effective des sites ? Comment comprendre différemment l’attitude qui a consisté à enfouir sur place les équipements irradiés au lieu de procéder à leur minutieuse décontamination ? Aurait-on procédé de la même manière si tout cela avait eu lieu dans le Cézallier ?
Si Samia Henni pose les prémisses d’un argumentaire sur la réparation de la dette coloniale, elle ne s’attarde pas non plus trop sur cet aspect des choses. Ce qui semble l’intéresser, c’est la qualification des faits. Au moment où resurgissent en France des postures de déni qui cherchent à établir « qu’il y a du bon » dans la colonisation, et que celle-ci a contribué au progrès global des sociétés qu’elle a soumises à sa logique extractiviste, l’ouvrage d’Henni se cantonne à rappeler le fondement inégalitaire et profondément méprisant de l’entreprise coloniale. Celle-ci repose sur un rapport de force qui ne prend malheureusement pas fin avec l’indépendance. Le mépris, comme la radiation, se transmet de génération en génération, de corps irradié à corps sain et d’espèce en espèce.
Comment qualifier différemment l’amertume qui persiste encore aujourd’hui dans des communes qui ont dû accueillir le « miracle nucléaire » français sans en bénéficier ? Comment ne pas faire le lien entre l’opportunisme des responsables de l’époque et le discours qui refait surface sur notre avantage de disposer d’une énergie abondante et décarbonée grâce au nucléaire ? Pire, en considérant ce qui s’est passé au Sahara, on peut difficilement ne pas faire le rapprochement avec d’autres communes, cette fois-ci hexagonales, qui sont aujourd’hui sous la menace de nouveaux projets d’enfouissement. Si la France laisse, comme elle le fait, ses déchets nucléaires à leur sort, qu’est-ce qui garantit qu’il ne se passera pas la même chose à Bure ?

Samia Henni Toxicité coloniale. Documenter le paysage radioactif dans le Sahara Traduit de l’anglais par Marc Saint-Upéry Éditions B42, Paris, 184 pages 22 euros
Toxicité coloniale : Architecture et paysage radioactifs français dans le Sahara
Centre de design de l’UQAM, Montréal
Jusqu'au 12 avril 2026
