© Guille Pozzi - Unsplash
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Tribunes

Tribune : Respirer à 45°

« Comment est-il possible que le monde animal fasse preuve de plus d’imagination, d’intelligence et de facultés d’adaptation que les humains ? » Face à l'apparent désordre ambiant, l'architecte Matthieu Poitevin s'interroge.

Quelque part, au bout du bout de l’Afrique, existe une baie où les baleines à bosses viennent depuis des millénaires faire grandir leurs baleineaux. Personne ne vit ici. Pas un humain, le repaire est celui des poissons seuls, des baleines, quelques goélands et des cailloux, c’est tout. C’est comme ça depuis toujours et tout allait bien. Mais voilà que depuis peu, on y compte 5 000 baleines et 240 000 goélands. Vaste oiseau des mers, tu parles, ce truc bouffe tout et est d’une méchanceté sans égale. Voilà qu’il se met à attaquer les baleines et les empêche de respirer et d’allaiter normalement, tant et si bien que les baleineaux meurent à toute vitesse. Mais la baleine ne cède pas face à ce tourbillon de violence aérienne. Elle commence par faire d’avantage l’amour pour faire plus de bébés, quelle riposte ! Mais le tueur n’y trouve que plus de viande à becqueter. La baleine s’adapte encore et invente une autre façon de respirer. Voilà qu’au lieu de présenter son dos pour prendre l’air, elle respire à 45°. Ses callosités la protègent de l’énorme bec et elle sauve ainsi ses petits. Le plus extraordinaire ? Ce savoir est en train de se transmettre de baleine en baleine et devrait être assimilé d’ici deux générations.

Et nous, pendant ce temps : « Restez chez vous pour sauver des vies. »
Est-ce seulement vrai ? On en doute. Ce qui est sûr, c’est que l’absence d’échanges entre les gens tuera davantage que ce virus.

Comment est-il possible que le monde animal fasse preuve de plus d’imagination, d’intelligence et de facultés d’adaptation que les humains ? Serions-nous plus goélands que baleines ?

Injecter à -70°

L’humanité semble avoir perdu tout pouvoir d’adaptation, pourtant nécessaire à sa survie. Les jeunes prônent la transition écologique mais ne font pas la différence entre un chêne et un platane. Toute plante est une herbe. Drôle de monde où nos libertés les plus fondamentales sont bafouées les unes après les autres sous couvert de crise sanitaire sans que personne n’y trouve à redire. Le ministre de la santé est plus puissant que ceux de la culture ou de l’économie. La culture vivante est tuée au profit de plateformes de téléchargement. Plus personne ne s’embrasse, les sites pornos n’ont jamais été aussi florissants et paradoxe stupéfiant : les marques de luxes ont vu leur chiffre d’affaire exploser. Et rien n’est fait pour que cela change. Une piqûre à -70° suffira à faire comme si de rien n’était.

Faire à 360°

On ne peut plus rien attendre d’un pouvoir politique qui nous transforme en goélands incapables de voler. Il ne sert à rien d’être contre puisque personne n’est contre. Aussi longtemps que les files devant Vuitton et McDo fleuriront, les démarches alternatives resteront marginales.

On ne lutte pas contre le béton et l’or avec des palettes et des containers, fussent-ils isolés en chanvre.

Il nous faut fabriquer des alternatives. Non pas des luttes épuisantes mais des réalités autonomes, libérées de leur gangue de dictature technocratique et administrative, de bêtise, de couardise, qui consiste d’abord et avant tout à ne rien faire. Il nous faut faire – justement : faire à tour de bras, faire partout, faire tout le temps, faire là où c’est possible mais surtout faire là ou cela semble impossible.

Faire de la ville non pas de simples réseaux de flux et d’interdictions, mais des mines de plaisirs, de questions et d’imaginations. Faire des contraintes des forces, des interdits des possibles, ne rien prendre pour un fait acquis mais proposer, déranger, surprendre et arrêter d’attendre. Même les êtres humains peuvent avoir des ailes dans la tête.


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