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Tribune : l’art paysan

Que nous enseignera le confinement et la crise sanitaire que nous traversons ? Quelques architectes s’aventurent à répondre. Voici le pari de Matthieu Poitevin.

Après avoir été un art au service du pouvoir, édifiant châteaux, palais, cathédrales et musées, l’architecture doit redevenir l’art de la proximité. Celui qui est au plus proche des gens. Un art non-aligné. Le pouvoir est devenu si laid, si ridicule, sa toute-puissance chancelante face à un microbe inoffensif sur la faune, la flore et les enfants. Il tue ceux que la frénésie commerciale a abimés. Continuer de proposer de l’architecture figée, définitive et boursoufflée de fatuité est obsolète.

Les architectes étaient de grands bourgeois, puis des petits bourgeois ; ils sont aujourd’hui les laquais d’un pouvoir désuet. La puissance publique ne doit plus se défausser de ses responsabilités sur les promoteurs. C’est à elle de fixer le prix de la charge foncière, de sorte que l’architecte puisse faire valoir ses choix techniques et spacieux, pour le bien-être des gens. De grands puis petits bourgeois, de laquais, l’architecte doit devenir paysan, la tête dans les étoiles et les pieds sur Terre. L’architecte n’est plus un notable, il est celui qui doit changer les choses en faisant, pas en théorisant ni en thésaurisant.

Existe-t-il plus grand créateur que le paysan ? Existe-t-il plus grande noblesse que celle de savoir lire et comprendre une terre, de comprendre le vent, le soleil et la pluie ? Penser que l’architecte est seul un cerveau qui ne se salit pas les mains revient à le réduire à un emballage hygiénique. L’architecte est le paysan des villes, là où l’architecte cosmétique est un courtisan qui court salons et soirées, organise des dîners et règle sa com’ pour étendre son réseau. L’architecte paysan est l’inverse du courtisan, il écoute sa terre et son contexte pour apporter sa pierre à l’édifice. Le courtisan veut monter dans les échelons, son parcours a un début, un milieu et une fin. Le paysan s’inscrit dans le temps, son objectif est d’aider les choses à croître, à s’épanouir. Il permet au monde d’advenir dans le temps, le courtisan n’a pas le temps.

La planète explose de n’avoir su prendre le temps. Combien de temps de confinement avant que des émeutes n’éclatent dans ce qui n’a de social que le nom ? Combien de morts encore pour qu’un immense plan Marshall soit lancé ? Avant toute chose tentons de réparer ce qui pourra l’être et de démolir ce qui n’a plus lieu d’être. Adjoindre des terrasses et balcons partout où il n’y en a pas. Interdire la construction de logements indécemment petits. Faire de l’architecture un bien commun pour lui offrir des usages évolutifs. Que l’architecture fabriquent des lieux à cultiver. Il faut l’inscrire dans le temps. Il nous faut passer d’un espace consommé à un espace à cultiver. Alors l’architecture deviendra pour chacun un patrimoine vivant.

Matthieu Poitevin pour L’Architecture d’Aujourd’hui, mars 2020
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