AA X Gaggenau : la cuisine en question
Le 27 janvier dernier, AA réunissait architectes et architectes d’intérieur au sein du showroom de Gaggenau, marque d’électroménager de luxe, pour croiser les voix et les regards sur la cuisine d’aujourd’hui et celle de demain avec Marion de Checchi et Liliana Nieloud (Agence Terres), Hélène Paoli (Archipelles), Stéphanie Ledoux (AW2), Camille Hermand, Inès Carré et Thibaut Picard, en compagnie de Bruno Piquand-Jacques et Carole Hervin (Gaggenau), Guillaume Ackel et Anastasia de Villepin (AA). Au menu : exigence, fonctionnalité, tables partagées. Morceaux choisis.
Introduction
AA : L’acte de manger est un sujet inépuisable, source de débats et de réflexions qui nous porte de la grande échelle – l’agriculture, l’acheminement de la nourriture – à la plus petite, celle de la cuisine, de l’assiette, du goût. Récemment, l’architecte Sophie Delhay a travaillé sur le principe de « commensalité » à l’occasion d’une conférence donnée en novembre 2025, c’est-à-dire, la cuisine revêtue d’un caractère social, climatique, politique et hédoniste. La cuisine a longtemps été substituée au regard des mangeur·ses ; or, aujourd’hui, on ne compte plus les cuisines dites « américaines », devenu un standard d’une certaine promotion immobilière.
À l’inverse de ces standards, les praticien·nes que nous recevons aujourd’hui revendiquent un travail sur mesure. Qu’est-ce que la cuisine dit de nos intérieurs contemporains et donc, de notre façon de vivre ? Comment l’architecture peut-elle transformer le geste de cuisiner et la manière dont nous habitons la cuisine ? Pour commencer, quelle image vous vient immédiatement à l’esprit – une odeur, un matériau, un souvenir – à l’évocation de cette pièce ?
Camille Hermand : Une grande table. Les moments associés à la cuisine restent avant tout des instants de partage. La préparation des repas, la présence ou l’absence des participants, tout se déroule autour de la table. J’aime le fait de ne pas dissocier les espaces. Cela dit, je travaille parfois sur des grands espaces qui permettent à la fois d’intégrer une table dans une cuisine et d’avoir une salle à manger à côté, plus formelle, réservée aux repas familiaux ou aux rassemblements entre amis. Les usages évoluent.

Camille Hermand Architectures, rénovation d’un appartement de 110 m², Paris, 2025
Hélène Paoli : Je suis d’accord. On a pu placer la cuisine dans le salon, puis la salle à manger dans la cuisine, créant des espaces intermédiaires qui distinguent subtilement la convivialité quotidienne de la cérémonie des grands repas. Malgré ces variations, l’essentiel demeure : c’est autour de la table que se vivent les échanges, les moments partagés et la véritable intimité familiale.
AA : Nous avons remarqué, sur le site de l’agence Terres, que les photographies de cuisine étaient souvent positionnées en « une » pour présenter les projets. Qu’en pensez-vous ?
Marion de Checchi : C’est vrai que la cuisine occupe une place centrale dans les projets que nous dessinons, tant sur le plan fonctionnel qu’esthétique. Elle devient souvent le point de départ de la conception du logement : on commence par son design et son aménagement, puis cela influence le reste des espaces. C’est véritablement la « pièce de cœur » du logement. Dans ce cadre, il est possible d’exprimer créativité et identité : les clients apprécient des cuisines à la fois traditionnelles et joyeuses, avec des couleurs et des motifs qui reflètent leur personnalité. L’esprit de la cuisine se propage souvent au reste de l’habitation.

Agence Terres, rénovation d’une maison de 380 m2, Réquiécourt
La cuisine contemporaine
AA : Selon vous, comment les habitudes contemporaines influencent-elles la conception des cuisines ?
Thibaut Picard : Il y a une quinzaine d’années, les habitudes culinaires étaient différentes. Les gens cuisinaient moins et manifestaient moins de désir de préparer eux-mêmes leurs repas. L’influence des émissions de cuisine et l’usage de termes techniques ont contribué à transformer cette culture culinaire. Aujourd’hui, ces notions sont largement comprises et intégrées dans le quotidien.
Stéphanie Ledoux : Ce qui est intéressant, c’est que certains domaines d’expertise culinaire, autrefois un peu obscurs, se sont progressivement démocratisés à l’échelle domestique. Aujourd’hui, on souhaite intégrer ces savoir-faire chez soi, notamment grâce à des influences contemporaines et médiatisées. Les réseaux sociaux ont largement contribué à cette diffusion, avec une abondance de recettes et de techniques accessibles à tous·tes.
Inès Carré : En parallèle de cela, de plus en plus de foyers possèdent une multitude d’électroménagers, souvent encombrants, qu’il faut dissimuler pour conserver un espace ordonné. On observe un équilibre subtil entre exposition et dissimulation : après une période où la cuisine était largement ouverte et mise en scène, on tend aujourd’hui vers des aménagements semi-ouverts. Verrières ou cloisons légères permettent de garder la fluidité et la circulation dans l’espace tout en limitant l’exposition directe, répondant notamment aux préoccupations liées aux odeurs et à l’esthétique.


Archipelles, rénovation et aménagement d’un appartement de 128 m2, Paris
AA : Quel sont les outils pour maintenir cet équilibre entre la cuisine d’apparat et la pièce technique ?
Hélène Paoli : Aujourd’hui, dès que l’espace le permet, on crée un office, c’est-à-dire une pièce dédiée au rangement et à la préparation, distincte de la cuisine principale. On y place le four, les électroménagers et tout ce qui permet d’organiser le quotidien. L’objectif est à la fois pratique et esthétique : concevoir une cuisine « bijou », harmonisée avec le mobilier de la salle à manger, tout en disposant d’un espace fonctionnel pour la vaisselle et les petits appareils, afin de garder le plan de travail dégagé et ordonné.
Stéphanie Ledoux : Par ailleurs, une nouvelle pièce apparaît aujourd’hui dans les aménagements – le cellier. Cet espace est précieux, presque magique : il permet de stocker les réserves, les bocaux, les légumes et autres produits du quotidien dans de petits compartiments organisés. Simple à aménager, il devient pourtant un lieu oublié mais indispensable, où l’on retrouve une forme de poésie de la cuisine, entre praticité et accumulation ordonnée des produits. J’aime beaucoup cette typologie du cellier, je l’encourage souvent dans mon travail.
Liliana Nieloud : Cela pose aussi la question de l’intimité, qui retrouve, me semble-t-il, une place importante dans l’aménagement des appartements. Auparavant, je vivais dans un logement entièrement ouvert, où cuisine et séjour se confondaient. Aujourd’hui, mon appartement comporte plusieurs petites pièces, permettant de réaliser certaines activités seul·e, dans un espace distinct des autres. Cette organisation redonne un sentiment d’intimité parfois perdu avec la tendance aux plans ouverts et offre la possibilité de se retrouver dans une pièce dédiée, que ce soit pour ses loisirs ou même pour des tâches domestiques.

Thibaut Picard Architecte, rénovation d’un appartement de 60 m2, Paris
Cas particuliers
AA : Thibaut Picard, vous avez réhabilitez plusieurs demeures de caractères mêlant patrimoine et contemporain. Certaines de ces manoirs comportaient une cuisine dans une aile reculée, avec un couloir de service pour y accéder : comment vous négociez les enjeux contemporains dont on vient de parler avec ces aménagements d’un autre siècle ?
Thibaut Picard : Aujourd’hui, même dans ces grands espaces, la cuisine tend à devenir un véritable lieu de vie. Dans les rénovations que j’ai pu réaliser, les petits espaces cloisonnés ont souvent été supprimés pour créer de grandes pièces ouvertes, favorisant la convivialité et le partage. La cuisine se rapproche ainsi de la salle à manger, remplaçant les enfilades de couloirs et de petites pièces par un espace central où l’on se retrouve ensemble.
AA : Stéphanie Ledoux vous avez livré un complexe résidentiel au cœur des Alpes suisses. Quels sont les enjeux, dans le cadre de cette commande, pour proposer une cuisine adoptable par tous·tes ?
Stéphanie Ledoux : Le projet était porté par un promoteur qui souhaitait vendre des appartements au design soigné et au style de vie affirmé, équipés de manière fonctionnelle, tout en respectant des prix d’acquisition raisonnables. Dans ce contexte, l’aménagement des cuisines a été pensé pour optimiser l’espace disponible. La configuration retenue est une cuisine ouverte, intégrée dans des pièces longues et profondes. L’espace principal reste bien défini à l’avant, tandis que l’arrière de la pièce offre des surfaces secondaires et des zones de circulation. Cette organisation permet une continuité dans l’usage : même pour un appartement au ski, on peut préparer un repas rapidement tout en restant ensemble. La disposition autour du centre de la cuisine assure à la fois fonctionnalité et convivialité, sans que l’on consacre la majorité du temps à la préparation.

AW2, complexe résidentiel Surprada, 800 m², Flims Waldhaus, Suisse
Détails futurs
AA : Si vous deviez formuler un souhait d’ordre technique pour la cuisine de demain, lequel serait-il ?
Liliana Nieloud : Je dirais un vrai compartiment pour le compost. Les petits composts domestiques sont souvent peu pratiques : ils prennent de la place, dégagent des odeurs et nécessitent un nettoyage fréquent.
Stéphanie Ledoux : Une vraie recherche sur les plans de travail. Le choix des matériaux pour les plans de travail reste un enjeu central dans la conception des cuisines. Il existe de nombreuses options, mais aucun matériau ne réunit encore toutes les qualités recherchées : densité, étanchéité, résistance aux taches et aux éclaboussures, variation subtile de couleurs et textures agréables au toucher. Une surface à la fois fonctionnelle et esthétique, finalement. Le granite noir en finition cuir, par exemple, offre une texture et un rendu magnifiques, mais reste uniformément sombre. On cherche des alternatives qui apportent un peu de chaleur et de vitalité tout en conservant la durabilité et la facilité d’entretien.
Thibaut Picard : Des plaques de cuisson qui ne se voient pas !

Inès Carré Architecte, rénovation d’un appartement de 95 m2, Paris
Bruno Piquand-Jacques (Gaggenau) : En fonction de vos différents projets, vous développez une vision de ce que peut être l’avenir des consommateur·rices, même si ces dernier·ères n’en ont pas toujours conscience. Vous innovez, et pourtant, quand je vous écoute, on revient souvent sur les mêmes sujets. Parfois, des architectes très connu·es ont déjà exploré certaines idées, et ça n’est que des décennies plus tard que l’on redécouvre ces concepts : il faut simplement du temps. Vous exercez ainsi un métier qui se situe véritablement au cœur de la société et participe à son évolution.
Hélène Paoli : On joue à la fois un rôle pédagogique et de conseil auprès de nos commanditaires. Si, comme nous, on prend son métier à cœur, on se renseigne pour pouvoir donner un avis éclairé. Je dis toujours à mes client·es que c’est à eux de placer le curseur. Nous fournissons les arguments et faisons de notre mieux, mais notre avis ne regarde que nous. On touche à tant d’aspects de la vie quotidienne !
On joue à la fois un rôle pédagogique et de conseil auprès de nos commanditaires. Si comme nous l’on prend son métier à cœur, on se renseigne pour pouvoir donner un avis éclairé à nos client·es. Je leur dis toujours que c’est à elles et eux de placer le curseur. Nous fournissons les arguments et faisons de notre mieux pour les conseiller, mais le choix final leur revient.

Gaggenau Fondée en 1683 à Gaggenau par Ludwig Wilhelm von Baden comme forge de marteaux et clous, l’entreprise s’est spécialisée dans l’émaillage pour produire cuisinières à charbon et à gaz à la fin du XIXᵉ siècle. Filiale de BSH, Gaggenau s’est imposée comme spécialiste d’électroménagers haut de gamme, innovant avec les premiers fours électriques, pyrolyse, vapeur et commandes intégrées, et compte aujourd’hui plus de 300 brevets, fruits de décennies de recherche et design.