Capture d’écran 2021-04-20 à 11.36.16

Tribunes

L’émancipation, au fond de la raquette de retournement

Dans notre numéro 441, l’architecte et critique d’art Christophe Le Gac revenait pour AA, dans la rubrique « Cinéma », sur les travers de l’urbanisation périurbaine vus à travers la caméra du duo de cinéastes Gustave Kervern et Benoît Delépine (Le Grand Soir, Louise-Michel, Effacer l’historique). Une vision qui a fait réagir l’architecte et urbaniste Maxence De Block, de l’agence Vraiment Vraiment, qui a invité l’auteur à « descendre sous les nuages » pour approcher ces territoires — si tant est qu’il ne les connaissait pas lui-même, mais comment être sûr ?

Le site web de L’Architecture d’Aujourd’hui accueille les propos de tous ceux qui souhaitent s’exprimer sur l’actualité architecturale. Les tribunes publiées n’engagent que leurs auteurs.

« Funeste et pitoyable cadre de vie », dune « nullité » qui « vomit l’architecture », peuplé par des « benêts » forcément « racistes » voire carrément « fascistes » ; « des paysages qui fascinent » (mais au grand jamais ne façonnent) « des philosophes, des écrivains, des musiciens »... Les zones pavillonnaires ainsi racontées par Christophe Le Gac dans le numéro 441 de LArchitecture d’Aujourd’hui sont le cadre de vie de 30% des Français-es et le décor des films de Gustave Kervern et Benoît Delépine (Louise-Michel, Le Grand Soir et, plus récemment, Effacer l’historique) qu’analyse l’architecte et critique d’art dans son article. Sous couvert de parler cinéma, le dédain de l’architecte vis-à-vis de ce mode de vie et de ses habitants est ce qui reste une fois la lecture achevée : « la ville moche comme matière artistique, d’accord, mais tant qu’elle reste dans le domaine de la fiction » – quelle conclusion !

Je suis né à Arras. J’ai vécu 19 ans à Achicourt, banlieue pavillonnaire à 10 minutes en voiture de Saint-Laurent Blangy – là où, précisément, prend place le récit du film Effacer l’historique. Et, Christophe, je vous assure que ma vie a peu à voir avec le domaine de votre fiction.

La « France moche », c’est chez moi. J’ai fêté pas mal d’anniversaires à Buffalo Grill, j’ai été habillé à la Halle O Chaussures, j’ai été élevé au rayon bande dessinée d’Auchan et aux DVD de Vidéo Futur. Aussi, je me sens un peu insulté par cet énième article faussement bienveillant mais vraiment méprisant sur ces lieux, écrit par quelqu’un qui ne les connaît qu’à travers les fenêtres de son TGV (ou de Google Map). La « ville sans qualité » que vous décrivez est très certainement à réinventer – quel morceau de territoire français ne l’est pas, du plus rural au plus métropolitain ? Mais, à vous lire, on peut se demander si vous, les experts de la ville, êtes les mieux à même de comprendre les enjeux et à vous saisir du sujet. 10 ans après le fameux titre de Télérama, « Halte à la France moche », toujours le même mépris d’ambiance, mais pas l’ombre d’un début de perspective utile. Bien sûr, ce n’était pas l’objet de votre article de critique d’art que de faire des propositions, mais pour avancer, il faudrait déjà changer de vision. Faire un pas de côté. Alors, même en parlant cinéma, il me semble que vous avez la responsabilité d’essayer de changer de regard.

Il y a tant à voir, dans cet « environnement suburbain, optimisé pour circuler, consommer et dormir » ! Tellement plus d’usages et de pratiques d’émancipation que votre mépris d’architecte ne vous laissera jamais voir.

Commençons par les maisons. Toutes identiques, elles suffisent à vos yeux à disqualifier cette façon d’habiter. Cette maison, ma maison, a été et reste le rêve de mes parents. De millions de parents, en fait, qui y voient le havre idéal pour élever leurs enfants. Un jardin pour recevoir les amis, et chacun sa chambre. De quoi vivre  »volontairement » ici. Toutes identiques ? Au début, très certainement, mais nous nous les sommes appropriées au fil des années à grands coups d’auto-construction et de coups de main entre voisins. Nous avons construit des ateliers au bout du jardin, agrandi le garage, refait la cuisine et la salle de bain. Notre nouvelle véranda doit faire le double de la surface de votre petit appartement métropolitain – sans rancune. Tout ça malgré les « normes » écrites par vos copains urbanistes, que nous avons bien entendu contournées. Parce que les « normes » vous comprenez, c’est seulement quand ça nous arrange.

À vrai dire, on s’est plutôt bien démerdé sans vous.

Quittons la véranda, pour pénétrer dans le jardin. Le jardin ? Parce qu’il pourrait être question, dans cette ville moche, d’autre chose que d’artificialisation des sols ? Vous et ceux qui nous regardez de loin parlez d’ici comme si des millions de mètres carrés de béton avaient coulé sur une nature intacte, préservée. Une parcelle, c’est 70% de jardin. Des centaines et des centaines de jardins – et autant de jardiniers – qui ont remplacé des champs où la fière agriculture française productiviste épandait des pesticides toxiques. Au fond de notre jardin, mon père a construit une fontaine. Il fut imité rapidement par plusieurs voisins : de nombreux bassins ont ainsi fait leur apparition dans le quartier, faisant le bonheur d’une faune et d’une flore qui ont repeuplé ce bout de terre. Un véritable écosystème, en fait, qui est venu trouver un refuge calme dans le jardin de mes parents.

Mon père est écologue, sans écologue.

Et quand nous sortons de chez nous, donc, c’est pour nous « approvisionner », dans des centres commerciaux dédiés « au repli sur soi et à la surconsommation » « des milliers de gens viennent tous les jours ». Dormir, manger, circuler. Ces « nullités construites » ont été mon univers. Un univers joyeux fait d’après–midi au rayon roller de Décathlon, de flirts au cinéma Gaumont et d’initiation au dérapage contrôlé sur neige, là-bas, au fond du parking de Leclerc. Vous êtes-vous penché une seule fois sur les autres formes de sociabilité, les autres espaces de rencontre, qui émergent de ces formes singulières détournées de leur conception et de leurs usages initiaux ?

Nous avons suscité une belle intensification des usages, sans designer.

Pour mon 6ème anniversaire, j’ai tout fait pour qu’on m’offre l’île des pirates LEGO. Assis dans le caddy de mes parents, j’ai imaginé comment je la monterais et la démonterais. Une fois rentré, j’ai passé la nuit, seul dans ma chambre, à la construire. Et la nuit suivante, à la transformer en dinosaure. Celle d’après, en vaisseau spatial. Chaque métamorphose me rendait fou, complètement dingue, jusqu’à la transformation d’après. Cette folie-là, elle n’était pas vendue dans l’emballage, elle n’apparaissait pas sur la notice. Cette folie-là aurait aussi bien pu venir d’un match de foot organisé sur la raquette de retournement derrière chez moi, d’une belle fleur près du barbecue de mes voisins ou d’un morceau de musique entendu sur RTL à l’arrière de la 106 de ma mère. Elle venait, en tout cas, de cet univers. Elle a fait ce que je suis aujourd’hui. Et c’est là que vous passez, je crois, très à côté du message bienveillant des films de Kervern et Delépine : il y a dans tout ça un pouvoir émancipateur que vous ne soupçonnez pas.

C’est la nuance qui vous manque. Toujours.

Je m’arrête ici, on m’a demandé de faire court. Vous pouvez continuer à vous « amuser à planter le petit bonhomme jaune de Google Street View » sur des territoires que vous ne comprenez pas. Vous pouvez aussi descendre sous les nuages, et venir les voir à hauteur d’humain, à hauteur d’architecte. Un million d’histoires et de récits de vie existent derrière les haies bien taillées et les murs en enduit. Tant de leviers de changement, de métamorphoses en cours et d’inventions magnifiques. De rond-point-agora, de salle des fêtes-atrium, de commun urbain-franchisé ou d’île aux pirates spatialisée. La ville moche se réinvente, et ses habitants ne vous ont pas attendu pour commencer le travail. Il est temps que les experts de la vue aérienne sortent, eux-aussi, du domaine de leur fiction.

Maxence De Block, architecte et urbaniste chez Vraiment Vraiment

 

 

Réagissez à cet article