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Tribunes

L’architecture par le haut [3/5]

Et si le salut de l’architecture ne résidait pas uniquement dans un ancrage au sol (le sacro-saint local) mais aussi dans les airs ? Dans ce troisième volet d’une chronique en cinq actes, l’architecte Stéphane Maupin explore les mondes possibles ouverts par la démocratisation des drones et autres engins volants.

SORTIR L’ARCHITECTURE PAR LE HAUT
COMMENT UN JEFF BEZOS DÉJOUA L’APOCALYPSE CLIMATIQUE

Stéphane Maupin

La Californie est l’épicentre d’une actualité de l’objet autonome[1], hier par la route, aujourd’hui dans le cosmos, demain dans le ciel. Là-bas, trois entreprises se sont jetées à corps perdus dans le déplacement d’objets autonomes. La mobilité n’était pas forcément le cœur de leur métier, mais les richesses accumulées permettent aux dirigeants de ces groupes de se positionner en visionnaires et de créer les technologies adaptées.

© Stéphane Maupin

Ainsi Google, basé à Mountain View[2], et qui a émergé grâce à un algorithme de classement des métadonnées[3], a étendu l’exploitation de celles-ci à la gestion de la géographie en combinant les données provenant des satellites. Une lecture fine du territoire assimilé tridimensionnellement a permis d’imaginer un véhicule qui se passerait de conducteur. Avant Twitter, Elon Musk avait lui aussi décidé de révolutionner le transport. Une fois vendue sa startup de paiement en ligne, Paypal, les fonds se sont dirigés vers la création d’une société de fabrication d’automobiles électriques, Tesla, accompagnant les volontés de Google en supprimant les conducteurs des berlines. L’alliance des deux entreprises est devenue si probante que la police a récemment flashé une personne endormie au volant d’un bolide Tesla lancé à 120km/h sur une autoroute du Canada[4].

Musk croit définitivement à un autre monde à travers les objets pilotés. Il possède trois autres sociétés qui bouleversent l’économie mondiale et les majors industrielles du secteur. La première, Hyperloop, fondée en 2013, veut lier Los Angeles à San Francisco en 29 minutes grâce à des cabines lancées à la vitesse du son dans des tubes dépressurisés avançant sur des rails magnétiques. La deuxième, The Boring Company, lui permet de réaliser des forages tunneliers avec, cette fois-ci, l’ambition de vouloir créer le métro de proximité du futur.

La troisième, Space X, fabrique des fusées spatiales. Qui se substitue aux programmes moribonds des lanceurs de la NASA et permet au milliardaire d’installer sa kyrielle de satellites de télécommunication.

Une société concurrente s’est aussi positionnée sur les navettes orbitales : Amazon déploie BlueOrigin[5], qui permet à tout humain de voyager dans l’espace. Bien sûr, la taille du porte-monnaie du passager compte. Mais retenons qu’il est maintenant possible de réserver un tour dans le cosmos comme d’acheter un aller-retour Paris/Marseille à une borne automatique.

Amazon n’est au départ, en 1994, qu’un entrepôt pour relayer sa librairie en ligne. Elle s’est développée grâce à la fluidification d’Internet. Sa croissance devient colossale et inattendue : 7 milliards de US$ en 2004, 89 milliards en 2014 et 470 milliards en 2021. À la fois grâce à la vente de produits sur Internet mais aussi via la création de contenus médias diffusés sur sa propre plateforme télévisuelle[6]. La distribution de biens est exponentielle. Pour y répondre, elle propose même d’emprunter des taxis en mutualisant les commandes qui seront déposées les uns après les autres chez les particuliers[7]. La compagnie cherche à réduire le temps entre l’ordre de commande et la livraison du produit à domicile.

Les transporteurs officiels routiers sont d’ailleurs écartés pour cause de délais de traitements et logistiques trop longs. Amazon s’aventure dans tous les palliatifs de transport. Au point qu’en novembre 2014, elle essaye la livraison par drone, « système très écologique »[8] , et sur sa lancée, en 2021, elle annonce la sortie d’un drone de surveillance domestique par une caméra volante embarquée[9].

La pandémie de Covid-19 est bénie des dieux pour Amazon. Elle lui permet de renforcer sa domination sur le commerce mondial en raison des confinements imposés et surtout, de la peur de sortir de son domicile. En 2020, le groupe augmente de près de 40% son chiffre d’affaires mondial (386 milliards de dollars) et son bénéfice fait plus que doubler (23,3 milliards de dollars)[10] . C’est bien le virus qui est responsable de ce coup d’accélérateur sans précédent de la vente de produits en ligne. Au-delà de ce bond exceptionnel, le Covid-19 a déclenché des transformations de fond, à la fois dans les pratiques des commerçants mais aussi dans les habitudes des consommateurs. L’e-commerce français est évalué à plus de 112 milliards d’euros en 2020. Il pourrait presque doubler de volume à l’horizon 2026[11].

Pour parvenir à cet exploit, tous les moyens de transport vont s’accroître.

Avec bien sûr l’apparition des objets volants de distribution, et par là, de leurs plateformes d’envol et d’atterrissage sur les établissements de destination. On voit bien une coordination temporelle exceptionnelle. La rencontre des systèmes informatiques, de la miniaturisation électronique, du carburant énergétique (électrique), du guidage à distance satellite… Dans un moment d’inquiétude où l’isolement chez-soi devient obsessionnel. À la fois pour y travailler et se sédentariser ainsi que pour s’éloigner des centres urbains, abandonner les voitures fossiles, et s’émanciper de toutes contraintes matérielles.

Le drone est la cigogne des lendemains. Il, elle, iel vont circonvenir à tous nos approvisionnements. Il est salutaire car il permettra d’abaisser considérablement les flux routiers (camions, voitures). Donc de minimiser le carburant fossile, et d’engendrer d’importantes économies d’énergies.


[1]Forbes Busineekweek – 21/07/2022 – Traffic jam at 400 Feet.

[2]Municipalité située dans le comté de Santa Clara, en Californie, dans le sud de la baie de San Francisco, entre Palo Alto, Sunnyvale et Los Altos.

[3]Donnée servant à caractériser une autre donnée, physique ou numérique, selon le Larousse.

[4]« L’Autopilot activé », journal de TF1 du 18 septembre 2020.

[5]Société américaine créée en 2000, basée à Kent, Oregon, qui tente de construire des fusées réutilisables. Son véhicule New Shepard est destiné aux activités touristiques et scientifiques.

[6]Prime Video est un service de vidéo à la demande, proposant films, séries et émissions de télévision à la location ou à l’achat.

[7]Flywheel. « Amazon veut livrer ses colis en taxis ». Le Figaro.fr du 06 novembre 2014.

[8] « Prime Air » un futur système de livraison par drones. Le Monde.fr du 02 décembre 2013.

[9]« Le drone domestique d’Amazon ravive les craintes sur la surveillance à domicile », La Tribune.fr du 17 novembre 2020.

[10]« Amazon : portrait d’une hydre globalisée » sur Mediapart.fr du 13 décembre 2021.

[11] « E-commerce : boosté par e Covid-19 », La Tribune.fr du 31 janvier 2022.

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