© Maro Luke | Unsplash

Tribunes

L’architecture par le haut [1/5]

Et si le salut de l’architecture ne résidait pas uniquement dans un ancrage au sol (le sacro-saint « local ») mais aussi dans les airs ? Dans ce premier volet d’une chronique en cinq actes, l’architecte Stéphane Maupin explore les mondes possibles ouverts par la démocratisation des drones et autres engins volants.

Sortir l’architecture par le haut
Comment un Jeff Bezos déjoua l’apocalypse climatique

Stéphane Maupin

« Le premier vertiport européen est lancé aujourd’hui en Île-de-France. C’est une infrastructure d’un nouveau type, un aéroport uniquement destiné aux eVTOL … » C’est avec ce titre que la chaîne BFMTV réalise sa Une du 14 juin 2022. Cette annonce fait suite à une autre émission de la chaîne France24, qui déclarait, le 25 avril 2022, la création à Coventry, au Royaume-Uni, d’un prototype d’aéroport urbain pour aéronefs inédits afin de faciliter des livraisons. « Ce lundi a vu s’élever dans le ciel britannique une caisse de 12 kg de six bouteilles de prosecco pour un vol d’essai salué comme historique ». Le site sera utilisé pendant un mois pour servir de vitrine à ce secteur émergent… Une course est donc engagée pour permettre aux engins volants en charge d’approvisionnement de se répandre en sites urbains. Dans ce registre, une autre formule de transport devra être opérationnelle pour les Jeux Olympiques de Paris en 2024, afin d’acheminer les touristes par les airs sur les zones d’actions.

Ce bouleversement dans la mobilité n’a trouvé aucun écho dans nos journaux spécialisés français. L’information restée presque confidentielle ne soulève aucun enthousiasme enflammé. Ni la communauté scientifique ne s’est emparée du sujet, ni la foule pour crier son exaltation. Encore moins les architectes pourtant au premier rang des acteurs de la transformation métropolitaine. C’est pourtant une révolution du transport qui s’annonce, tant structurelle qu’idéologique car derrière l’acronyme bizarre « eVTOL » se cachent bien des bouleversements.

Commençons par la traduction du mot, l’eVTOL (à prononcer ev-Tol), pour « electric vertical take-off and landing », soit un « décollage et atterrissage vertical électrique ». Le nouveau coucou fonctionne à propulsion électrique, sans moteur thermique et ne consomme pas d’énergie fossile. Soit sans essence [1], sans kérosène [2], sans hydrogène liquide [3]… Il se recharge bêtement sur une prise de courant à côté de la table de chevet, à côté du téléphone, bien loin de la NASA.

Il ne pollue pas ! Il ne rejette rien ! Il n’émet pas de Gaz à Effet de Serre (GES) [4] en direct ! On comprend donc que l’engin est un bidule. Une machine de petit gabarit, qui hésite entre la taille d’une cafetière ou celle d’un frigo. Ce transporteur est aussi docile et familier que votre Frenchy [5], mais il sait, lui, parfaitement apporter la balle.

Ensuite, il n’a pas besoin de rouler des mécaniques pour s’envoyer en l’air. Il monte et il descend, là, tout de suite, sans préchauffage, verticalement, tel un ascenseur, sans piste horizontale de lancement longue de cinq kilomètres !  Enfin, le meilleur pour la fin : il ne sauvera pas la reine, car l’appareil n’a pas de pilote ! Non, non, il n’a strictement aucun humain à bord ou derrière le manche à balais. Il est entièrement manœuvré par des programmes numériques.

Voilà, l’eVTOL est un drôle de drone. Qui grimpe tout droit, et file droit, une fois qu’on lui a rempli les soutes et le cerveau. Avec l’assurance que ce « petit truc volant » remodèlera non seulement la totalité de nos villes (formes urbaines, bâtiments, typologies, réseaux, etc.), mais aussi nos comportements, nos consommations, nos déplacements… Tout y passera !

© Stéphane Maupin

Il faudra commencer par doter la ville de nouvelles infrastructures permettant décollages et atterrissages et, par là, revoir nos attitudes face à notre propre locomotion ou celle des denrées, qui ne seront plus à aller chercher mais à recevoir. Mais, à ce sujet justement, où les recevoir ?

Sommes-nous dans les mêmes dispositions que Le Corbusier, quand il criait en 1935 : « L’avion accuse ! Il accuse la ville… » [6] ? Si le bonhomme était fasciné par l’apparition d’étranges véhicules (trains, paquebots, automobiles, etc.) et leurs structures, il l’était tout autant par la perception de territoires que l’œil aérien lui procurait. Au point que son écriture en fut profondément altérée tant il admirait maintenant les sinuosités des paysages [7]. La connivence est certaine, mais la différence est aussi de taille : Les eVTOL ne nous transformeront pas en Icare. Si l’avion questionnait autrefois la quête ontologique de l’homme (sa place, ses ambitions, ses peurs, ses rêves), l’eVTOL n’est qu’un robot. Très obéissant, avec quelques spécificités. Il est stationnaire, déshumanisé, subordonné, domestique, silencieux, électrique. Et il réalisera bien le songe de Le Corbusier : atterrir au cœur des villes !

Nous sommes alors confrontés au paradoxe de la ville séculaire qui ne veut plus innover, Paris en tête. La cité devenue musée ne saurait souffrir d’une altération de ce qu’elle considère être de l’ordre du patrimoine. Il suffit de regarder les projets de reconstruction de la flèche de Notre-Dame pour constater l’immobilité frigorifiée de tous les acteurs (Présidence, Ville, habitants) malgré les incantations de monseigneur l’archevêque Michel Aupetit appelant à transformer la maison de Dieu avec les instruments de son temps [8].

Le rêve est pourtant vieux. Le drone a 103 ans ! Son origine remonte à la Première Guerre mondiale, durant laquelle il fut développé par l’armée britannique [9]. Qui lui offrira son nom de drone tant les vols des engins ressemblaient à des faux bourdons lorsqu’ils attaquaient les avions cibles Queen Bee. Côté français, Georges Clémenceau, alors président de la Commission sénatoriale de l’armée, comprit immédiatement l’intérêt de l’avion sans pilote : on économisera formations des pilotes, pertes humaines, et risques tout en maximisant les dégâts. Plus de cent ans plus tard, la présidence ukrainienne estime que les drones adverses manipulés par les Russes ont détruit 30 % de la production électrique nationale [10].

À suivre

[1] Mélange d’hydrocarbures d’origine minérale ou de synthèse destiné à l’alimentation des moteurs thermiques à allumage commandé.

[2] Produit pétrolier liquide, incolore ou légèrement jaune, principalement utilisé pour la constitution de carburéacteurs.

[3] L’un des combustibles liquides les plus utilisés au décollage, par la navette spatiale américaine, le lanceur Delta IV ou le lanceur Ariane 5.

[4] Les GES sont des composants gazeux qui absorbent le rayonnement infrarouge émis par la surface terrestre et contribuent ainsi à l’effet de serre. L’augmentation de leur concentration dans l’atmosphère terrestre est l’un des facteurs à l’origine du réchauffement climatique.

[5] Bouledogue français. De la race canine de la famille des molosses. Crâne brachycéphale, corps trapu, babines pendantes et imposante musculature.

[6] Le Corbusier, Aircraft, The Studio Ltd., London, 1935

[7] Laurent Baridon, « L’imaginaire de l’aviation pionnière », « Lever la tête, regarder haut », Le Corbusier et l’imaginaire élitiste de l’aviation, Presses Universitaires de Rennes, p. 168

[8] Cécile Chambraud, « Paroles de l’archevêque », Le Monde, édition du 17 avril 2019

[9] STUDIOFLY.fr AUDIOVISUEL. Archibald Low, ingénieur et auteur anglais, développe dès 1916 l’Aerial Target, un projet d’avion-cible sans pilote, commandé à distance au moyen des ondes de TSF en Grande Bretagne. Dans le même temps, en 1917 aux États-Unis, les ingénieurs Elmer Ambrose Sperry, Lawrence Sperry et Peter Cooper imaginent un avion radiocommandé, le Hewitt-Sperry Automatic Airplane.

[10] « Les drones s’imposent dans les nouvelles batailles du ciel », Le Figaro Magazine, édition weekend du 28 octobre 2022

 

React to this article