Collectif encore, Maison Hamra, Hullehällar, Suède, 2017 © Michel Bonvin
Collectif encore, Maison Hamra, Hullehällar, Suède, 2017 © Michel Bonvin

Archizoom Papers

Archizoom Papers #13 : Anna Chavepayre, en campagne

Depuis 2019, AA et Archizoom, la galerie de l’EPFL, collaborent pour produire Archizoom Papers, une revue en ligne itinérante d’architecture, d’urbanisme, de recherche et de critique. Retrouvez toutes les précédentes éditions sur ce lien.

Anna Chavepayre
Anna Chavepayre

La conférence en ligne d’Anna Chavepayre, organisée par Archizoom dans le cadre de son cycle Superonda, pouvait donner l’impression, à ceux qui l’ont suivie, d’avoir pris part à quelque chose de significatif. Pour ce qu’elle y soutient, pour la pratique de l’architecture qu’elle y défend, et peut-être aussi pour sa façon de sublimer cet exercice usé, pétri d’ennui malgré sa brève existence : la visioconférence. Anna Chavepayre a le sens de la mise en scène. Celui du dosage aussi dans les éclats et les silences, qui fait de sa présentation un moment unique de partage d’idées.

Quelques jours avant, nous avons pu éprouver le même jaillissement de vitalité lors d’un entretien réalisé pour Archizoom Papers.

Propos recueillis par Christophe Catsaros


Vous dites souvent que le savoir de l’architecte doit être ancré dans le corps.

Anna Chavepayre : Ce n’est pas moi qui le dit. C’est toute l’histoire de l’architecture. Ce que je dis par contre, c’est que savoir est un produit frais, et doit être réappris tous les jours. Le pire, serait de croire que l’on sait quelque chose parce qu’on l’a appris une fois. Ce n’est pas ainsi que ça marche. On oublie, et on oublie surtout de réapprendre. Le savoir n’est pas un pur produit intellectuel. C’est quelque chose qui est ancré dans une pratique corporelle. C’est pour cela aussi que les apprentissages sont longs. Il ne suffit pas de lire. Il faut aussi éprouver, expérimenter. En tant qu’architectes, nous sommes plutôt bien lotis à ce sujet. Nous pouvons difficilement construire sans passer par ce mélange de théorie et de pratique. C’est très difficile d’oublier le réel et de travailler à partir d’idées génériques ou même théoriques.

L’autre trait caractéristique de votre pratique est son ancrage territorial. Votre architecture est globale dans son rayonnement mais très locale dans son déploiement. Est-ce un choix éthique et écologique pour vous ?

AC : C’est évidemment un choix de cet ordre. Un architecte a besoin de connaître un territoire, une localité pour y intervenir. Après, c’est sûr, nous ne recevrons pas le Kasper Salin pour le type de projets que nous réalisons ici dans le Béarn. On fait beaucoup de rénovations avec des petits budgets, et surtout, on essaye de faire le moins possible. On essaye de construire pour que les gens d’ici puissent rester dans les villages et que d’autres viennent s’y installer. On ne construit pas pour les touristes. N’allez pas imaginer que nous sommes en train de faire vœux d’humilité. Au contraire. Notre idée de l’architecture est très ambitieuse. Nous ne voulons rien de moins que changer notre société et notre façon de vivre. Le choix de la campagne béarnaise est donc pragmatique : il est plus facile de changer le monde ici, à Labastide Villefranche, que dans une métropole de 12 millions d’habitants.

Collectif encore, Maison Hourré, Labastide-villefranche, Pyrénées-Atlantiques, 2015 © Michel Bonvin
Collectif encore, Maison Hourré, Labastide-villefranche, Pyrénées-Atlantiques, 2015 © Michel Bonvin

Les grandes villes sont bien remplies, et la liberté d’agir est minimale. Chez nous, c’est le contraire. Il y a de la surface, de l’air. Notre champ d’action est réellement éprouvé comme un énorme espace de jeu, pour réaliser ce changement. À Paris, chaque centimètre carré représente un enjeu de pouvoir et d’argent. Ici les questions de pouvoir et les enjeux économiques ne sont pas aussi grands. On peut donc réfléchir plus longtemps à ce que l’on veut faire, prendre son temps, et même oser s’aventurer dans l’inconnu, faire des choses pour lesquelles on ne sait pas si ça va marcher ou pas. Le Béarn, c’est le nouveau Berlin. À Berlin en 89, c’est le vide et la disponibilité d’espace qui attiraient les nouveaux venus. Et bien ici, c’est un peu la même chose. Du vide, on en a beaucoup, et il rend possible une certaine liberté. Ce qui est moins abondant, ici, c’est les moyens. Le Béarn souffre de cette terrible centralisation, qui fait que quasiment tout est pensé pour les villes. Quand la France a perdu ses colonies, elle a transformé sa propre campagne en colonie. Des colonies dans le sens de l’économie de captation qui s’y exerce. La ville prend ce qu’elle veut et ne donne rien en retour. Ici, chaque année, on enlève une chose. Les transports, la culture, les soins, les écoles, jusqu’à ce qu’il ne reste plus personne. Le Béarn est en train de devenir un énorme délaissé, comme beaucoup d’autres territoires ruraux. Je me demande parfois si ce n’est pas intentionnel, histoire de pouvoir balancer autant de pesticides que possible sans opposition !

La ville est-elle par définition toxique ?

AC : Elle est trop grande et trop artificielle. L’empreinte écologique d’un habitant d’une grande ville est énorme, indépendamment de ses choix de vie, à cause du milieu qu’il occupe. La ville consomme tellement d’énergie pour fonctionner que tout effort pour compenser est perdu d’avance. Même en empruntant les transports en commun, on ne peut jamais vraiment réduire son impact écologique. Les petits Parisiens qui naissent aujourd’hui ont des bilans carbone pires que des camionneurs. Il faut donc transformer la grande ville. Y apporter de la nature, pas juste un décor de nature. Il faut pouvoir manger et produire ce que tu consommes là où tu résides. Il faut abandonner cette idée absurde qui consiste à penser que l’on va produire la nourriture mécaniquement dans des serres verticales.

Le goût de la tomate vient de la terre et du soleil. Ce ne sont pas les LED et les substrats inertes des cultures hydroponiques qui vont lui donner son goût. Après, à force de manger des tomates qui ont grandi sous des lampes, on finit par trouver ça bon. On dit que le Covid fait perdre le goût mais le mal est bien plus profond. Le goût, nous l’avons déjà perdu à force de ne plus jamais manger de vraies tomates. Après vient la question du monde en tant que représentation. Comment prendre soin de la nature si l’on ne sait plus ce qu’elle est réellement? Pourquoi s’alarmer du fait que 80 % des vertébrés aient disparus quand le seul animal que croisent tes enfants est un pigeon mort ? En somme, ce n’est pas très grave s’il n’y a plus d’oiseaux et d’abeilles, quand tu viens d’un monde d’où les oiseaux, les insectes et les renards et les biches ont été bannis. Comment comprendre que leur disparition est une terrible nouvelle ? C’est pour cela aussi que certains pensent qu’on pourrait un jour habiter sur Mars. Quand tu n’habites pas dans la nature, tu peux difficilement comprendre ce que tu laisses derrière toi en partant vivre sur Mars. Il faut que nos milieux de vie soient bien dégradés, bien appauvris pour que l’on se mette à rêver de coloniser des environnements aussi hostiles.

La nouvelle société à construire est exactement là où je suis, au moment où je vous parle. Mes idées ne sont pas des idées génériques qui s’appliqueraient partout. Chaque maison représente une situation particulière. Et pour bien percevoir et comprendre ce que nous allons construire, il faut être proche. Il faut connaître le climat, les vents, le soleil, les animaux, les gens, chaque petit entrepreneur dans chaque petite commune. Être un bon architecte, c’est être généraliste et faire le lien entre toutes les formes de savoir qui constituent un territoire. C’est quelqu’un qui doit faire le moins possible, et dont tous les actes doivent être choisis, et longuement réfléchis. Avec la pandémie, les habitants des villes sont en train de vivre ce que nous vivons depuis longtemps déjà. L’absence de culture. C’est triste, n’est-ce pas ? Tout le monde semble découvrir que la culture est une nécessité et un droit. La culture c’est des lieux où se rencontrer. L’absence de culture à la campagne est une conséquence de sa colonisation par la ville. Je pense aussi que le vide culturel à la campagne est intentionnel. Privés de culture, nous sommes de bien meilleurs consommateurs. Nous achetons plein de choses et ça stimule la croissance. Pour revenir à l’architecture, créer des lieux de culture à la campagne est au cœur de notre travail. Il y a tellement peu de choses ici que la moindre transformation peut avoir un effet. Un seul restaurant, une seule boulangerie, une salle polyvalente, et tout un village recommence à vivre.

Collectif encore, Restaurant La Légende (avant-arpès), Sauveterre-de-Béarn, Pyrénées-Atlantiques, 2018
Collectif encore, Restaurant La Légende (avant-après), Sauveterre-de-Béarn, Pyrénées-Atlantiques, 2018

LE PROBLÈME AVEC REM

Dans un entretien autour de Countryside, Rem Koolhaas mentionne ces citadins ruraux, en Chine notamment, qui vivent en ville mais gardent un lien presque nourricier avec leur campagne d’origine. Est-ce une solution ?

AC : C’est du grand n’importe quoi. Pourquoi aller en Chine pour voir ça ? C’est ce que nous vivons chez nous aussi. Ça s’appelle la maison secondaire. C’est parce que les urbains ont des maisons partout en France, que la campagne est vide. Et c’est pour ça aussi que la campagne coûte parfois très cher pour ceux qui y vivent. Le pouvoir d’achat des gens à la campagne ne peut pas se comparer à celui de ceux qui viennent des villes acheter des maisons secondaires. En tant qu’architectes, on refuse cela. Nous ne construisons pas de maisons secondaires. Nous avons des dizaines de demandes de ce genre. S’ils ne sont pas prêts à déménager, on ne le fait pas. Nous ne travaillons que pour des résidents permanents. On est tellement nombreux sur terre qu’on devrait se contenter d’une seule maison par foyer. Diminuer notre empreinte écologique ne peut pas se faire en ayant deux maisons. Se dédoubler pour être à la fois à la ville et à la campagne est une mauvaise idée, et le pire est que Rem Koolhaas est censé avoir une vision globale du monde. Son problème, c’est qu’il ne comprend pas le monde avec amour. Il est intelligent, brillant, mais il faudrait qu’il se mette à penser un peu aux autres. À tous les autres, y compris les vers de terre. Rem n’a jamais su qu’il était lui aussi un ver de terre. L’autre problème c’est qu’aux Pays-Bas il ne doit plus rester beaucoup de vers de terre. C’est Saint-Augustin qui disait : « Ce n’est pas parce que tu connais que tu aimes, c’est en aimant que tu apprends à connaître. » Sans désir et sans amour l’architecture n’est pas possible. Il faudrait que les vers de terres arrivent dans la ville globalisée pour qu’il puisse avoir une expérience physique de sa condition. Quand j’ai lu Delirious New York, j’étais presque amoureuse de lui. C’est après, quand je l’ai rencontré que j’ai compris qu’il avait un problème. Pour construire la villa Lemoine, il faut être insensible. Il ne s’est jamais mis à la place de celui qui dépend d’un fauteuil roulant.

dessin

On parle beaucoup de développement durable dans le secteur de la construction, mais en y regardant de plus près, on réalise qu’il y a beaucoup de greenwashing.

AC : Il y a d’un côté l’écologie des gestes en moins, et il y a celle qui se vend. Je suis persuadée que l’écologie passe par la réduction de notre impact, plutôt que par ce quelque chose qui se vend. L’erreur est aussi de penser que la croissance est indispensable pour faire tourner le monde. Le consumérisme vert dans la construction est stimulé par cette idée de croissance. L’enjeu ce n’est pas de sauver le monde, mais de sauver l’économie du monde.

Derrière la plupart des solutions durables, il y a des produits. Que ça soit de la recherche ou autre chose, ça passe toujours par un gadget, qu’il faut forcément produire puis distribuer, puis consommer. Cela veut dire qu’en croyant bien faire, on ne fait qu’augmenter l’empreinte écologique du bâti.

Prenez l’exemple des normes qui se durcissent pour les rénovations de bâtiments anciens. On nous dicte ce que l’on a le droit de faire en matière de construction durable. Ceux qui se disent que ce n’est pas grave, que c’est transitoire, et que dans vingt ans nous reprendrons le dessus, ceux-là se trompent. On ne peut plus attendre 20 ans. Après avoir fait n’importe quoi dans le neuf ils s’attaquent à l’ancien, le seul espace de liberté, d’innovation et l’inventivité encore disponible. Dans la rénovation, il y a encore moyen de négocier avec les normes pour produire des solutions spécifiques, que la norme générique ne pense pas. Et bien cela aussi, ils veulent nous le retirer. Il va falloir recouvrir de laine de verre toute la France. C’est le plus grand chantier du monde. On l’étale partout ! Fini l’inertie. Vive la climatisation six mois par an ! C’est évident que cette situation absurde est poussée par le marché.

L’autre problème est que puisque le vide et le rien sont invisibles, ça ne donne pas de belles images. Forcément on ne parle que de ce qui se voit. Un peu partout, cet espace du possible est réduit à la seule fonction commerciale. Les centre villes, les gares, les aéroports. Tout est construit pour diminuer notre espace de liberté afin de ne faire qu’une seule chose : acheter. La ville est en train de se configurer selon l’expression formulée par le directeur de TF1 en 2004, du temps de cerveau humain disponible. Et comme on est le paysage qu’on occupe, cela veut dire que si ton paysage est configuré par les annonceurs de TF1, ton monde se réduit et tu deviens con. Tu n’as même plus la liberté de penser autre chose que ce qui t’a été servi. Notre capacité à savoir est en train de s’appauvrir. Et il y a vraiment des gens qui profitent de cet abrutissement généralisé. C’est aussi intentionnel que l’appauvrissement économique de la campagne. Ceux qui ont intérêt à ce que les prix du foncier explosent en ville, ont aussi intérêt à ce que la campagne s’appauvrisse. S’ils spéculaient avec ce qui leur appartient, ça serait moins grave. Le problème c’est qu’ils spéculent avec notre espace partagé notre espace de vie, et ça c’est très grave.

Sur cette question du périmètre d’exercice de l’architecture, vous décrivez souvent votre territoire comme une ville éclatée. Chaque village serait un quartier d’un ensemble amené à interagir. S’agit t’il de transposer la socialité urbaine à la campagne ? Comment faire pour tisser à la campagne les liens constitutifs de la vie urbaine ?

AC : Nous pensons les différents villages de notre région comme des arrondissements d’une ville imaginaire. La distance qui sépare les différents lieux de cette constellation est la même que celle qui sépare les arrondissements d’une grande ville. Ce que nous faisons à présent c’est essayer de rassembler les maires de ces petites communes afin de les faire travailler de manière concertée, notamment pour la culture. Il s’agit de les amener à créer des lieux de rencontre. C’est vraiment en train de se mettre en place. Si ton entourage fait partie de toi, tu deviens responsable de ton environnement. Tu ne peux plus faire n’importe quoi, ni accepter de vivre dans un environnement dégradé sous prétexte que ça ne te concerne pas. Rendre responsable est une façon de rendre le pouvoir aux gens. Arrêtons de subir, d’être victimes du monde et mettons-nous à le créer comme s’il faisait partie de nous. Le problème du consumérisme c’est la passivité, qui empêche de penser et d’agir. La campagne n’est pas un milieu donné d’avance. C’est un milieu à configurer, comme l’a été la ville à un moment de son histoire. Dans un village, une famille peut changer beaucoup de choses. Un seul enfant de plus fait la différence entre une classe maintenue et une classe fermée.
Comme dirait l’autre, le changement, c’est maintenant. C’est pour ça que nous travaillons à favoriser, participer et rendre possibles ces inventions d’un avenir moins convenu, plus désirable et somme toute beaucoup plus drôle que tout ce qui nous est proposé en catalogue.


www.collectifencore.com
Retrouvez la conférence d'Anna Chavepayre sur ce lien

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