A(gri)puncture, projet "mention spéciale", Pays de Dreux (28), équipe : Trung Mai.
A(gri)puncture, projet "mention spéciale", Pays de Dreux (28), équipe : Trung Mai.

Actualités

Europan 15, les ressources de la ville productive

Ville productive, acte II. Europan 15 serait-il l’avatar d’Europan 14 ? D’une édition à l’autre, le titre reste mais le concours évolue. Les thématiques avancées n’étaient d’ailleurs plus tout à fait les mêmes (Ressources – Mobilité – Equité) et les résultats de cette quinzième session signent l’avènement du « projet-processus », comme réponse à un nécessaire « sur-mesure territorial ».

Texte de Jean-Philippe Hugron

HS_AA_EUROPAN_mars2020_couv« Ce sont des propositions qui s’adaptent aux forces vives du moment, qui captent le vivant en plus de penser un ensemble comme un écosystème équilibré. Par le passé, certains projets ont pu être d’une violence inouïe ; un quartier était irrémédiablement dessiné pour les 25 années à venir et le calendrier était décomposé en phases immuables. Le projet- processus fixe, à l’inverse, un objectif. Pour accélérer les mutations d’un territoire, il s’agit donc de mettre en œuvre les termes d’un urbanisme expérimental », souligne Alain Maugard, président d’Europan France.

Ce changement, selon Marie-Hélène Badia, architecte, cofondatrice de l’agence Badia Berger et présidente du jury d’Europan France lors de cette dernière édition, est lié à une vaste prise de conscience. Malgré la nécessité de produire une image forte et lisible dans le temps très court du concours, le projet urbain appelle compréhension et attention au contexte urbain, paysager et humain. Pour ce faire, davantage de souplesse s’avère nécessaire. « Aller vers le vivant est un impératif ; la ville est, elle-même, un organisme vivant, et, en ce sens, elle requiert une forme de darwinisme accéléré de l’urbain », complète Alain Maugard. Le projet urbain, dans ces circonstances, doit se faire évolutif.

L’avènement du « processus » n’est pas sans aller de pair avec une autre modification notable – timidement initiée deux ans auparavant – quant au périmètre d’intervention. En effet, la question de l’échelle éclate encore plus vivement cette année au visage des participants, qui, dans leur grande majorité, sont allés au-delà des limites fixées. « Le sur-mesure territorial l’emporte. Jusqu’à présent Europan mêlait les échelles opérationnelles du grand quartier à la ville. Cette quinzième édition à mis en avant l’échelle du « territoire de proximité ». Cette logique permet d’associer le rural à l’urbain en plus de rendre compte du paysage », explique Alain Maugard. Marie-Hélène Badia y devine une manière de «mettre en avant un questionnement, avant de déterminer le périmètre et les moyens d’action ». Elle l’explique volontiers par l’écologie et sa manière d’interroger la discipline en bousculant les notions d’espaces, de formes mais aussi de matériaux et de ressources. « S’il faut muscler au maximum les jeunes architectes pour qu’ils sachent concevoir, représenter et construire il importe aussi de créer des liens avec urbanistes et paysagistes : toute réponse politique doit en passer par ce trio », défend-t-elle.

Le sur-mesure territorial l’emporte. Jusqu’à présent Europan mêlait les échelles opérationnelles, du grand quartier à la ville. Cette quinzième édition a mis en avant l’échelle du « territoire de proximité »

Alors que la ville, des années durant, s’est construite en opposition à la campagne, Europan est l’occasion pour de nombreuses municipalités et communautés d’agglomération de redécouvrir un hinterland naturel mais aussi productif. Les thèmes si prégnants de « l’économie circulaire » ou encore des « circuits courts » ont vraisemblablement tourné les regards vers « un patrimoine productif local ». « Les candidats ne sont pas seulement dans la transformation des territoires. Ils expriment aussi l’envie de les soigner : réparer les tissus urbains, dépolluer les sols, favoriser la biodiversité, économiser les matériaux, les réemployer. Ils proposent une attention créatrice aux lieux et aux modes de vie », note Marie-Hélène Badia. Retrouver ce patrimoine productif devient dès lors l’enjeu d’une génération nouvelle. « Je n’y vois pas une démarche nostalgique. Je comprends davantage, à travers ces propositions, l’importance de (re)faire racine, de trouver une force nouvelle dans le terroir », soutient Alain Maugard. Redécouvrir, réactiver, réinterpréter sont les mots d’ordre souvent lancés pour affirmer qu’il n’existe pas de régions maudites. « Retrouver un patrimoine productif permet de lutter contre l’oubli. La réactualisation de traditions artisanales est une chance, bien au-delà de la recherche ô combien différente de nouvelles industries. Les participants ont compris l’intérêt de révéler des forces d’ores et déjà en place. Ce sont elles qui sont les plus à même de créer un sentiment de confiance », poursuit-il.

Confiance, dites-vous ? Marie-Hélène Badia peut sourire. Elle raille en effet « la défiance à l’égard des architectes », défiance qui pourrait être élargie plus encore aux forces politiques et économiques de tout un pays. « Réfléchir à l’échelle des territoires, les rendre attractifs et attachants, conduit à repenser ensemble le sens de notre travail », dit-elle.

L’échelle territoriale implique de travailler l’espace et le paysage comme un point d’appui. J’y vois le moyen de rebondir, de se nourrir, de faire évoluer une discipline.

Est-ce à dire que le métier d’architecte change et qu’Europan, dans ses élans prospectifs, préfigure une autre manière de travailler ? Les plus cyniques verront dans les propositions soumises lors de cette quinzième session le grand risque de réduire tout homme de l’art à une mission de programmiste. « C’est l’une des critiques que je formule, en tant qu’enseignante, à mes étudiants qui trouvent dans cet exercice les moyens d’une fausse générosité. Le territoire n’appelle pas à imaginer une juxtaposition programmatique. Cette échelle implique en revanche de travailler l’espace et le paysage comme un point d’appui. J’y vois le moyen de rebondir, de se nourrir, de faire évoluer une discipline. Europan montre en creux ce que pourrait être aujourd’hui un axe fort de la recherche en architecture », assure Marie-Hélène Badia.

Les thèmes de la logique territoriale ou encore du patrimoine productif ont surgi d’un appel destiné, à l’origine, à l’étude de la ville productive. Alain Maugard tire de cette éclosion la suite logique à donner au concours, dont la prochaine session aura pour thème « La Ville Vivante ». Thème qui n’est d’ailleurs pas sans évoquer le titre du dernier ouvrage qu’il co-signe avec Émeline Bailly et Dorothée Marchand, Biodiversité urbaine, pour une ville vivante. « L’autoritarisme urbain ne peut plus fonctionner aujourd’hui, conclut-il. La biodiversité est, pour notre société, une énorme bibliothèque – et bien des propositions d’Europan 15 l’ont compris. La détruire signerait le plus terrible autodafé ».

Cliquez ici pour découvrir l’intégralité du hors-série ‘A’A’ PERSPECTIVES réalisé par L’Architecture d’Aujourd’hui et consacré à la quinzième édition du concours Europan.

Réagissez à cet article