Arc en rêve Papers

Les espaces noirs de Germane Barnes

Suite des arc en rêve papers, une collaboration entre L'Architecture d'Aujourd'hui et le centre d'architecture arc en rêve : une série d'essais autour et à partir d'événements organisés par l'institution bordelaise.

Pour ce nouveau volet, l’architecte américain Germane Barnes, auteur de Block Party, une des pièces les plus remarquées de la Biennale de Chicago, s’essaye à l’autofiction pour parler de sa pratique de recherche et de conception, qui s’attache à étudier le lien entre l’architecture et l’identité. Agent social et politique de l’architecture minière, il examine comment l’environnement bâti influence la domesticité noire. Il est l’ancien designer en résidence de la Opa-locka Community Development Corporation, où il a dirigé un projet de revitalisation urbaine multi-sites. Il est actuellement directeur du Community, Housing, and Identity Lab (CHIL) à la School of Architecture de l’Université de Miami.

Les contributions de Barnes en matière de design et de recherche ont été publiées et exposées dans plusieurs institutions internationales, dont le Museum of Modern Art, le magazine PIN-UP, la Graham Foundation, le New York Times, Architect Magazine, Design Miami/Art Basel, le Swiss Institute, le magazine Metropolis, Curbed, et le National Museum of African American History où il a été identifié comme un futur designer en pleine ascension.

Block Party by Studio Barnes (Miami, FL), avec Shawhin Roudbari (Boulder, CO) et MAS Context (Chicago, IL), Westside Association for Community Action (WACA), Open Architecture Chicago, et Freedom House pour la Chicago Architecture Biennial en 2021.

J’aimerais préfacer cet « essai » par un aveu : je n’ai jamais écrit sur mon travail. En tant que professeurs d’architecture, nous sommes formés à écrire à la troisième personne. Je, moi, mon, etc. sont des mots tabous dans les cercles académiques. Aussi ai-je toujours pensé qu’il était plus approprié d’écrire sur les autres plutôt que sur moi. En soi, je trouve que l’introspection est quelque chose de très bizarre. Pour ma part, je me trouve souvent trop agressif dans la critique ; je me souviens bien plus du négatif et des insultes, à la fois réelles et perçues, que des aspects positifs. Dans mon combat contre le syndrome de la « culpabilité du survivant », l’auto-promotion publique est une chose que j’ai toujours esquivée. J’imagine qu’il n’y a rien d’extraordinaire à cela, mais je trouve qu’il est plus facile de faire des compliments que d’en recevoir. À travers cet entretien, je vais cependant essayer d’avoir une vraie conversation avec moi-même. Je tenterai de poser les questions que j’aimerais qu’on me pose sur mon travail : pourquoi je le fais, pourquoi il me nourrit, pourquoi il me tient autant à cœur. Je compte donc sur vous pour vous prêter au jeu de cette méthode d’écriture peu conventionnelle, qui vous donnera peut-être envie d’avoir une conversation à cœur ouvert avec vous-même.

*note : l’intervieweur et l’interviewé sont une seule et même personne : moi

Intervieweur : Bonjour Germane, merci d’avoir pris le temps de m’accorder cet entretien, que je souhaite informel et décontracté. Si vous en êtes d’accord, je prendrai des notes et éventuellement je vous recontacterai plus tard pour clarifier certains points.

Germane : Aucun problème. Je fais beaucoup d’interviews, j’ai l’habitude.

Intervieweur : Pourquoi acceptez-vous de faire autant d’interviews, si je puis me permettre de vous poser la question ? Vous aimez ça ?

Germane : Non, en fait, non. À dire vrai, je n’aime pas trop les interviews, mais je sais qu’il faut en passer par là. C’est comme ça.

Intervieweur : Qu’entendez-vous par « je sais qu’il faut en passer par là ? »

Germane : Hmm, c’est difficile à expliquer parce que, pour être honnête avec vous, on risque toujours de se retrouver entraîné dans la spirale infernale de la race et de l’identité. Ces sujets sont très importants pour moi, mais ils ne le sont pas nécessairement pour l’architecture, tant comme profession que comme discipline. C’est sûr qu’on a beaucoup parlé de ces questions au cours des deux dernières années, mais est-ce légitime ou temporaire ? Sachez simplement que je comprends, d’un point de vue ancestral, pourquoi je dois faire des interviews, « lourde est la tête qui porte la couronne ».

Intervieweur : Je vois que vous citez Shakespeare.

Germane : Non, c’est Kendrick Lamar. C’est un extrait de son nouvel album, Mr. Morale & the Big Steppers, qui parle de sa culpabilité de survivant, de sa thérapie, et de la façon dont il est perçu par les autres. Je m’identifie beaucoup à cet album. Lui et J. Cole sont certainement mes deux artistes préférés en ce moment. J’ai le sentiment que certaines de leurs paroles reprennent le fil de mon existence.

Intervieweur : Qu’entendez-vous par « fil de mon existence » ?

Germane : Ils parlent de leur réussite, et aussi du fait qu’ils ne sont pas suffisamment respectés pour être pleinement reconnus, alors même qu’ils reçoivent assez d’attention pour être un mentor auprès des plus jeunes. C’est un drôle de compromis dans le respect. Mais tous les deux parlent beaucoup de la culpabilité du survivant et c’est quelque chose contre quoi je me suis longtemps battu. Ce n’est que récemment que j’ai commencé à dépasser cette culpabilité.

Intervieweur : Je n’ai pas le souvenir de vous avoir entendu parler de votre combat contre la culpabilité du survivant. Est-ce que peux en retrouver la trace dans une interview ou une conférence en ligne ?

Germane : Oh, je n’en ai jamais fait état publiquement. C’est pour ça que vous ne l’avez jamais vu. Je garde ces conversations pour moi ou mes amis proches. Comme je l’ai dit, ce sont des questions qui nous entraîneraient ailleurs et je suis sûr que ce n’est pas le propos de votre interview. N’êtes-vous pas en train d’écrire sur mon travail ? Sur mes projets ?

Intervieweur : Oui, c’est pour ça que je suis ici, mais si vous avez envie de parler d’autre chose, je suis sûr que c’est possible aussi.

Germane : Cela ne me dérange pas de parler de mon travail, j’adore ce que je fais. Les espaces noirs et les influences culturelles sur l’architecture ne sont pas assez reconnus par le grand public. De ce point de vue, j’ai le sentiment de faire un travail important.

Intervieweur : Pourquoi à votre avis les espaces noirs ne sont-ils pas assez reconnus ?  

Germane : Les raisons pour lesquelles les espaces noirs sont ignorés sont nombreuses. Certaines sont évidentes : la discrimination, le suprématisme blanc, l’absence de représentation dans les universités et dans la pratique, et je suis sûr que j’en oublie. J’en ai déjà parlé, mais c’est pour moi inacceptable qu’en six ans d’études en architecture, je n’ai pas eu un seul professeur noir, ni aucun assistant de TD noir ou critique noir. Cela ne devrait pas exister, mais c’est pourtant le cas pour la plupart des étudiants noirs en architecture et dans d’autres formations connexes. Ces problèmes persistent encore aujourd’hui ! Certains étudiants sont plus chanceux, comme les miens. Ils ont un professeur noir, des assistants noirs et présentent leurs travaux devant des critiques noirs.

Donc lorsqu’un étudiant a été formé au sein d’une culture de Blancs, quel sens y a-t-il à célébrer les espaces noirs ? Les projets réalisés par des personnes issues de diasporas sont rarement brandis comme des précédents dignes d’éloge ; ils sont rarement présentés, dans le discours public, comme de beaux espaces à visiter. C’est difficile de parler de ça, car ce n’est pas un discours qui est uniquement perpétué par des professeurs et des praticiens non noirs. C’est aussi une unité de valeur inconsciente qui a cours chez de nombreux membres noirs de la profession. Est-ce que j’ai envie qu’on me considère comme l’ « architecte noir » ? Dois-je me tenir à l’écart des projets qui mettent l’accent sur la question des Noirs afin d’être accepté et dans l’air du temps ? Ce sont de vraies questions avec lesquelles on doit se confronter intérieurement et, dans certains cas, publiquement.

Intervieweur : Je ne voudrais pas être impoli, mais je ne crois pas que vous ayez répondu à la question.

Germane : Vraiment ? Pouvez-vous répéter la question ?

Intervieweur : Pourquoi à votre avis les espaces noirs ne sont-ils pas assez reconnus ?  

Germane : Bien vu, c’est vrai je n’ai pas réellement répondu à votre question. Je pense qu’ils ne sont pas assez reconnus parce que les gens pensent que les espaces noirs sont laids et de piètre facture. C’est aussi simple que ça. Les revues d’architecture ne mettront pas en page de couverture un entrepôt qu’une communauté utilise pour ses activités quotidiennes, ses réunions sociales et ses grands événements. Elles préfèreront mettre en avant la façade en verre d’un projet de plusieurs millions de dollars d’une agence célèbre. Et cette culture marginalise les projets simples qui aident vraiment les gens. Ceux-là ne sont pas clinquants, ils ne sont pas photogéniques, mais ils sont une vraie richesse pour la communauté. Tant que ces types de projets ne sont pas reconnus comme de belles réalisations, on ne pourra pas arrêter cette spirale.

Intervieweur : Parlez-vous de votre expérience personnelle ?  

Germane : Pas impossible (rires).

Intervieweur : Ce que vous avez réalisé à Opa-locka en Floride et, plus récemment, à la Biennale de Chicago, diriez-vous que c’est un travail qui est célébré ou ignoré ? Parce que ces projets font l’objet de nombreuses publications, même s’ils ne disposent pas des gros budgets auxquels vous faisiez allusion.

Germane : Ceux-là ne comptent pas, et je vais vous dire pourquoi. Ces projets ne sont pas publiés individuellement comme des cas exceptionnels de conception. S’ils ont fait l’objet de beaucoup de publications, c’est parce que j’ai été interviewé par plusieurs médias différents. Et à chaque fois, le journaliste m’a demandé : « Est-ce que vous pourriez nous donner des images pour illustrer vos projets ? », et j’ai toujours envoyé les mêmes photos pour que les projets soient vus par plus de monde. C’était totalement stratégique de ma part, en tout cas pour Opa-locka. Le Arts & Recreation Center est un simple rectangle. D’un point de vue architectural, il n’a rien de spécial, mais pour cette communauté c’est un point de repère. Quant à Block Party, cela faisait partie de la Biennale d’architecture de Chicago. Comme ils avaient leur propre service de presse, ça allait de soi d’en parler. Bien que je suppose que les critiques auraient pu être négatives plutôt que positives.

Intervieweur : Est-ce que vous pensez que vos projets sont reconnus à leur juste valeur ?

Germane : Oui, je dirais que oui. Mais je n’ai rien d’exceptionnel, il y a un tas d’autres concepteurs, architectes et influenceurs urbains noirs, qui font la même chose, voire mieux que moi. Je suis juste celui qui, en ce moment, bénéficie d’un peu d’attention.

Intervieweur : Vous pensez que cette attention n’est pas justifiée ?

Germane : Honnêtement, je ne sais pas. Je pense que je fais des choses cool que des gens peuvent trouver intéressantes. Je sais que mon travail ne parle pas à tout le monde, mais je crois qu’il trouve un écho auprès d’un certain nombre de personnes à la fois dans le champ de l’architecture et de disciplines apparentées, mais aussi en dehors. Je suis ravi de bénéficier de cette attention ; j’ai travaillé très dur pour en arriver là. Je sais que c’est cliché de dire ça, mais j’ai vraiment travaillé comme un fou pour en arriver là. Je n’ai pas le syndrome de l’imposteur ; je sais que j’ai du talent et que je mérite d’être là où je suis. Mais dans un coin de ma tête, je pense à tous les gamins noirs talentueux de mon quartier de Chicago et à d’autres jeunes de la Floride du Sud où je travaille qui ont succombé à leur environnement.

Intervieweur : C’est ça, la culpabilité du survivant dont vous parliez ?  

Germane : Oui, j’imagine. Ce travail est difficile. Je repense à une conversation que j’ai eue avec un membre de ma famille proche, qui m’a dit : « Tu étais censé m’emmener avec toi. Tu es parti à Los Angeles sans jamais te retourner. » Ça a beaucoup pesé sur moi, pendant longtemps.

Intervieweur : Qu’aviez-vous répondu à cela ?

Germane : J’ai d’abord été stupéfait. Puis je lui ai dit : « Je t’avais dit de venir avec moi. Qu’on pouvait habiter ensemble. C’est toi qui voulais rester. Pas moi ! » Il ne voulait pas quitter notre quartier. C’était là qu’il se sentait le mieux et le plus en sécurité, même si notre quartier est vraiment dangereux. Mais cela montre bien à quel point l’environnement bâti crée et sape notre perception de la sécurité. Il ne se serait pas senti à l’aise à Burbank, une banlieue de Los Angeles qui, aux dires de tout le monde, est très sûre. Mais il se sentait bien à Garfield Park, un quartier pourtant défavorisé de Chicago. Le suprématisme blanc s’étend très loin.

Intervieweur : Quelle relation avez-vous avec lui aujourd’hui ?

Germane : Il est en prison.

Intervieweur : Oh, je suis désolé.

Germane : Oui, moi aussi. Ça me fait mal quand j’y pense. Peut-être que si j’avais insisté un peu pour qu’il m’accompagne à Los Angeles quand j’ai commencé mes études, sa vie aurait été différente. Ou peut-être pas.

Intervieweur : Pensez-vous qu’il existe un rapport entre les sentiments que vous éprouvez et les communautés avec lesquelles vous travaillez ?

Germane : Oui évidemment ! Si je n’ai pas pu le sauver lui, je pourrai peut-être sauver d’autres jeunes. Des gens qui ne voient pas que les espaces qu’ils utilisent au quotidien sont importants ou sacrés.

Intervieweur : Comme votre projet Sacred Stoops [Porches sacrés].

Germane : Exactement, comme mon travail sur les porches. Je dis aux gens que tous mes projets ont un lien personnel avec eux et j’essaie de présenter mon travail sous son aspect le plus positif. Je pense que c’est trop facile de tirer profit d’un traumatisme. Je préfère célébrer la joie. Mais en réalité ma mission architecturale comporte aussi une part d’ombre. Alors j’essaie de m’engager dans un travail qui mettra en valeur des personnes et des lieux sous-exploités. Peut-être que si on valorise mieux ces espaces, les résidents de ces communautés se sentiront plus fiers et qu’une forme de guérison pourra alors s’amorcer. Je sais que c’est assez utopique, mais c’est mon rêve.

Interviewer : Un grand rêve…

Germane : S’ils ne connaissent pas tes rêves, ils ne peuvent pas les détruire. C’est de J. Cole. Cadeau.

Intervieweur : Merci beaucoup, Germane, d’avoir pris le temps de vous entretenir avec moi. Comme je vous l’ai dit au début, je vous contacterai plus tard si nécessaire, mais je pense que j’ai tout ce qu’il faut.

Germane : C’est fini ? On n’a pas parlé de mon travail.

Intervieweur : Je pense que si.


Germane Barnes sera l'invité d'arc en rêve à Bordeaux ce dimanche 18 septembre, à l'occasion des Journées Européennes du Patrimoine.
Informations : www.arcenreve.eu/rencontre/commun-programme

 

dimanche 18 septembre

DISCUSSION
14:00 – Le patrimoine en commun
avec Germane Barnes architecte, Studio Barnes, Miami
Francisco Quiñones architecte, Departamento del Distrito, Mexique
Isabel Strauss architecte, Riff Studio, New York

Suivi d’un dialogue autour des questions sociales, raciales et politiques du patrimoine architectural et urbain.

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