Pôle sportif "La Canopée" de Pierre-Bénite (© Eugeni Pons)
Pôle sportif "La Canopée" de Pierre-Bénite (© Eugeni Pons)

Confiné.e.s

Confiné.e.s : Chabanne

Face au confinement imposé à tous pour contrer la propagation du virus Covid-19, nombre d’architectes ont dû adapter leur pratique et leur méthode de travail à ce nouveau rythme de vie. La série « Confiné.e.s » leur donne la parole, en interrogeant leur vision de la situation — mais aussi leurs recommandations culturelles. Aujourd’hui les réponses de Clément Mansion, architecte associé de l’agence Chabanne.

Clément Mansion (© Christophe Pouget)
Clément Mansion © Christophe Pouget

L’Architecture d’Aujourd’hui : Où êtes-vous confiné et comment vous êtes-vous organisé pour poursuivre votre activité ?
Clément Mansion : Chacun chez soi, tous connectés. L’accès informatique et le travail à distance sur des maquettes numériques faisaient déjà partie de notre pratique, et plus encore depuis quelques années avec le BIM. L’agence s’est donc reconfigurée en quelques heures, la veille de l’annonce officielle du confinement. Les chantiers se sont presque tous arrêtés mais la cohésion du groupe reste excellente, parfois même renforcée : les visioconférences se sont multipliées, pour le travail mais aussi pour le sport à distance. La convivialité reste bien présente.

Confinement et architecture sont-ils antinomiques ?
Antinomique non, mais le contact direct manque, c’est sûr. Impossible de l’expliquer, quelque chose de magique peut sortir du contact humain, de la confrontation de plusieurs cerveaux dans une même salle de réunion. La conception est parfois un ping-pong virtuel où la balle est une idée : et dans les bons matchs, au bout d’un moment ce ne sont plus les joueurs qui se relancent la balle, c’est la balle qui relie les joueurs. À l’intelligence collective s’ajoutent parfois des instants particuliers, des éclosions, où l’idée, animée par la passion de tous, se met à vivre d’elle-même. Une partie de l’intelligence se partage facilement grâce aux moyens de télécommunications variés mais, pour l’instant, à distance, c’est plus difficile d’atteindre ces petits sommets qui font le sel de la vie d’architecte.

Quelles leçons pensez-vous tirer de l’impact écologique de cette crise ?
On est aujourd’hui en train de réaliser un vieux rêve qui était pourtant à portée de main depuis plusieurs décennies : le Paperless Studio… Trop tard, on découvre en même temps que l’industrie numérique, les échanges et le stockage des données rejettent presque autant de dioxyde de carbone que les transports aériens ! Le changement ne viendra pas de notre nouvelle aptitude à nous passer de papier mais plus, sans doute, de l’habitude que nous prendrons à limiter nos déplacements. Le véritable impact écologique de l’architecte restera surtout le choix des matériaux constructifs les plus décarbonés, recyclables, locaux… et le travail de concert avec les entreprises pour achever cette salutaire évolution.

Un film à voir / un livre à lire pendant le confinement ?
Je fais du rattrapage : un chef-d’œuvre à côté duquel j’étais passé, Les Misérables, le film de Ladj Ly. L’architecture est un récit et celui-ci est terrible. Les vues de drones, aériennes, presque belles de ces grands ensembles, contrastent, lorsque l’on redescend, avec l’étouffement des cages d’escalier dans lesquelles s’entassent les habitants. C’est à échelle humaine que se construisent les projets. Ce film est un rappel fort également : on entrevoit la difficulté du confinement dans certains milieux et on mesure notre chance dans le malheur.
Un livre ? Je vous en propose sept dont on entend beaucoup parler ces temps-ci. J’avais attaqué il y a quelque mois les tomes de À la recherche du temps perdu, de Marcel Proust. À chaque architecture son environnement culturel et je m’étais embarqué dans ce voyage à l’occasion d’un projet à Cabourg, ville protagoniste à part entière du roman : elle y apparait sous le nom de Balbec. Une lecture pas vraiment synchrone avec le rythme effréné du concours mais parfaite en cette période où le temps s’allonge un peu. Car le grand changement que nous révèle la lecture de Marcel Proust, parmi tous les sujets qu’il évoque et qui sont malheureusement encore d’actualité un siècle plus tard (antisémitisme, homophobie, tutelle masculine…), le seul vrai changement c’est la notion de temps. Au début du XXe siècle, il semble qu’on en manquait moins qu’aujourd’hui où tout se précipite. Apprécions donc le répit qui nous est donné ? Un détail troublant : le 5e tome que je viens d’achever s’appelle La Prisonnière. Parfait pour le confinement.

Un compte à suivre sur les réseaux sociaux ?
Un temps ralenti c’est l’occasion d’un peu d’introspection aussi.

Qu’espérez-vous de cette expérience ?
Le virus nous unit devant le danger et catalyse la prise de conscience d’habiter tous ensemble une même planète.  Une planète à partager. L’économie du partage touche en première ligne l’architecture, les villes et les réseaux. Partager c’est innover : on sait qu’une voiture autonome partagée, transportant un passager après l’autre sans temps d’arrêt, remplacerait huit voitures individuelles qui, elles, sont 96 % du temps à l’arrêt dans des parkings. Des parkings qui occupent deux fois la superficie allouée à l’espace de travail, votre bureau. La voiture autonome est une technologie mûre. Réduire le nombre de véhicules nécessaires par huit permettrait de diviser au moins par deux la largeur des infrastructures routières. Celles-ci représentent près de 50% de l’espace urbain ; on imagine les économies d’entretien de la voirie et les utilisations ludiques ou commerciales qu’on pourrait tirer de cet espace libéré. Et, comme aujourd’hui à ma fenêtre, dans Paris, enfin on respirerait.
Prendre conscience de ce besoin de partage, c’est aussi penser « chronotopie » : il faut accélérer le mouvement déjà en cours de polyvalence des grands équipements pour que ces investissements soient utilisés à temps plein et profitent au plus grand nombre. À l’année, un établissement scolaire ne sert qu’un jour sur deux, un stade de foot deux jours sur… 31 !  Nous concevons déjà des arènes de sport qui peuvent se transformer en salles de spectacle, des écoles qui servent de bibliothèque et de théâtre le week-end, des bassins sportifs olympiques qui se métamorphosent en centres aqualudiques l’été : il faut valoriser au maximum chaque investissement de notre communauté et ainsi, sans réduire notre plaisir, réduire nos besoins – par le partage.

Quel impact a ce confinement sur la perception de votre espace de travail et, inversement, de votre espace domestique ?
En parlant de « chronotopie », l’un devient l’autre et inversement au fur et à mesure qu’avance la journée. Faire de l’architecture dans sa cuisine n’est pas complètement irrationnel. Les deux disciplines ont beaucoup en commun. J’espère concevoir avec notre équipe d’architectes et ingénieurs de beaux petits plats et préparer de savoureuses architectures. Bon confinement.

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Le site de l’agence Chabanne.
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