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Snøhetta, des paroles et des actes

Ayant récemment remporté le concours pour la construction du futur siège du journal Le Monde à Paris, Snøhetta était à l’honneur au Pavillon de l’Arsenal le 19 janvier 2015 lors d’une conférence donnée par l’un de ses fondateurs, Kjetil T. Thorsen. Loin des conventionnelles présentations monographiques, l’architecte a mis l’accent sur la démarche adoptée par l’agence norvégienne à renforts de formules bien rodées.

« Creativity is distinctive ». Projetée en grandes lettres et en couleurs, la formule semble tenir davantage du séminaire d’entreprise que de la conférence d’architecte. Selon Kjetil T. Thorsen, elle résume la manière de procéder de son agence et signifie « agir individuellement dans un cadre collectif ». Allant et venant sur l’estrade, il a choisi d’introduire son intervention en s’amusant de l’homonymie entre Snøhetta, l’agence, Snøhetta, l’une des plus hautes montagnes norvégiennes, et Snøhetta, une taverne à Oslo. Le ton est donné : avec Kjetil T. Thorsen, les mots illustrent le propos autant que les photos ou perspectives.

Plutôt que présenter quelques projets attendus, l’architecte poursuit son élan sémantique. D’expliquer que la démarche de l’agence se fonde sur le « transpositioning », qui invite à « se mettre à la place de l’autre [paysagiste, ingénieur, usager, etc.] pour jouer tous les rôles et mieux apprécier les enjeux collectifs, à l’instar d’un orchestre».

Tel un stroboscope, le PowerPoint défile à vive allure et continue d’égrener des slogans, parfois illustrées de projets et réalisations. « Generic drivers », « zooming », … À ce dernier terme fait écho le projet du concours perdu au profit de Herzog & de Meuron et TFP Farrells pour le musée M+ à Knowloon (Hong Kong, 2013) qui joue de vues proches et lointaines. Sous les termes de « generative resistance », l’architecte aborde ensuite l’ultime enjeu de l’architecture contemporaine : le développement durable. Ici, le propos est illustré par le projet Europa City remporté BIG en 2013 (Gonesse, France) où la terre excavée pour faire place au bâtiment sera transplantée sur son toit. Selon Kjetil T. Thorsen, cette action permettra de compenser l’empreinte environnementale du monumental centre commercial et culturel (80 hectares). Et les formules de s’enchaîner sur l’écran de projection.

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Revenant au processus de conception architecturale, Kjetil T. Thorsen s’attarde sur le « rapid prototyping » qui consiste à modéliser sans attendre les premières esquisses, c’est-à-dire formaliser d’emblée les données du projet. « La manipulation de modèles réduits facilite l’élaboration du projet final car elle implique une répétition parfaite du geste, suivant une démarche robotique. » Sur l’écran, une foreuse vient creuser un volume en bois, augurant la façade organique du magnifique Norwegian Wild Reindeer Pavilion (Dovre, 2011). Le bâtiment traduit un autre parti de l’agence norvégienne, une bienveillance à l’égard de l’environnement naturel. Nature que les collaborateurs de Snøhetta sont encouragés à parcourir. Chaque année, les équipes s’adonnent à des séjours d’alpinisme organisés par l’agence. C’est l’importance du « get physical » et du « knowledge based intuition ».

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« Be generous », assène Kjetil T. Thorsen. L’exemple est l’Opéra d’Oslo, inauguré en 2008, qui propose au public une programmation culturelle dont il était privé auparavant. Sans transition, l’architecte évoque alors l’attentat meurtrier de 2011 sur l’île d’Utøya. Établissant le parallèle avec le massacre des collaborateurs de Charlie Hebdo le 7 janvier 2015, l’architecte en vient au projet à la une de la presse spécialisée, le siège du journal Le Monde. Ici, l’intention est de conférer autant d’importance à l’espace public qu’aux espaces privés. « Le Monde voulait un bâtiment généreux. » La proposition de Snøhetta a été dessinée avant le 7 janvier 2015. « Comment protéger un organe de presse ? Si on crée des forteresses, on perd la ville ; seule la confiance peut sauver la cité. » Naïve bienveillance ?

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Appréhendant les critiques, Kjetil T. Thorsen cite un article paru dans le New York Times où un journaliste accusait Snøhetta d’être « trop pétrie de bonnes intentions pour faire de la bonne architecture ; il faut être plus durs pour être meilleurs ». Le co-fondateur de l’agence norvégienne ne s’en émeut pas outre mesure et conclut une conférence fragmentée avec une dernière recommandation. « C’est en tendant la main qu’on réalise des projets. »

Photos prises pendant la conférence représentant dans l’ordre le musée M+ à Hong Kong, la réalisation d’une maquette en bois du Norwegian Wild Reindeer Pavilion et Kjetil T. Thorsen expliquant le projet du siège du journal Le Monde.


Par Laurie Picout

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