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« Au-delà du programme » par Manuelle Gautrand

Manuelle Gautrand © Studio Gaudin Ramet
Manuelle Gautrand © Studio Gaudin Ramet

Pour son numéro 424, AA a donné la parole à Manuelle Gautrand, fondatrice de l’agence parisienne Manuelle Gautrand Architecture en 1991. L’architecte s’est exprimée sur sa vision de la générosité en architecture. Tribune.

La générosité en architecture peut se jouer selon différentes partitions mais, dans tous les cas, se pencher sur un programme ne consiste pas seulement à en poser les mètres carrés sur un site. Au-delà de ce qui se quantifie et se mesure, il y a architecture lorsqu’il y a de l’émotion, celle de découvrir un lieu qui étonne, dans lequel on se sent bien, lorsque la beauté est là.

À une époque où l’espace privé s’agrandit et s’invite parfois dans l’espace public, il est important de résister, voire d’inverser l’équilibre : faire en sorte que nos architectures accueillent des lieux publics, qu’elles s’ouvrent sur le quartier dans lequel elles s’implantent, qu’elles se montrent permissives et se laissent parfois traverser. Nous devons garder une haute idée de l’espace public, car il est le socle de notre humanité. Notre projet en Suède [une réhabilitation-extension de 15 000 m² comprenant bureaux et commerces, dont la livraison est prévue en 2020 à Stockholm, NDLR] invite les habitants de Stockholm à monter sur les toitures pour bénéficier d’un magnifique espace public en balcon sur la ville, inséré entre les programmes privés de bureaux. L’architecture doit leur appartenir aussi, car elle habite leur ville.

La générosité est aussi la capacité de nos architectures à offrir une traduction originale du programme. Là encore, au-delà de ce qui se quantifie, au-delà des fonctions de base qu’un bâtiment doit accueillir, il y a ce qui ne se mesure pas : la générosité des espaces communs, l’inattendu de programmes qui viennent se greffer et qui n’étaient pas prévus, la beauté de volumes prêts à vivre une programmation informelle et une appropriation que l’on ne peut pas anticiper. L’architecture ne peut pas être monofonctionnelle et elle ne doit pas tout dicter. Elle doit nous laisser une certaine liberté : celle de la découvrir puis de la vivre à notre manière. Dans notre projet de cinéma, livré en 2016 place Victor-et-Hélène-Basch à Paris, nous avons organisé toutes les salles autour d’un grand atrium qui les dessert. Plus encore, il est le coeur du projet, là où toutes les rencontres se font, dans un espace magistralement scénographié, là où nous avons imaginé une véritable alchimie entre les publics, dans un lieu suspendu, ouvert sur la place et la ville d’un côté, et sur les salles de l’autre.

Plus l’architecture est généreuse, plus elle peut espérer donner du sens, relier les hommes entre eux dans une expérience collective mémorable et marquante. Et cela ne se quantifie pas, ne s’anticipe pas de manière scientifique : c’est le fruit de notre création et de notre inspiration.

Une tribune de Manuelle Gautrand à retrouver dans le numéro 424 de L’Architecture d’Aujourd’hui.