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Le nouvel humanitaire: une mission pour l’architecte

Centre de Réadaptation Physique, Myitkyina, Myanmar, 2016 © CICR

Chef de la construction au Comité international de la Croix-Rouge (CICR), Samuel Bonnet estime que les récentes évolutions de l’aide humanitaire appellent aux compétences de l’architecte. Une occasion de réaffirmer la fonction sociale d’un métier « que certains considèrent comme en ruine ». Tribune.

Les définitions de l’humanitaire se multiplient aujourd’hui où il est communément admis que l’assistance humanitaire doit se transformer. Il est pourtant possible d’affirmer que l’humanitaire a souvent vocation à intervenir sur des ruines sociales et matérielles. Les crises laissent en ruine autant des bâtiments que des fonctions et des institutions sociales.

Aujourd’hui, les crises se transforment en ce que, entre autres, elles se prolongent et s’urbanisent. L’assistance humanitaire doit donc se transformer aussi et, pour qu’elle le fasse efficacement, elle doit faire appel à des experts de ses nouveaux domaines d’intervention. Parmi eux figurent les architectes, forts de leur savoir sur la ville et sur la programmation à long terme. Une occasion pour ces derniers de se recentrer sur leur fonction sociale que certains considèrent elle-même comme en ruine.

On rapproche souvent l’humanitaire contemporain de la création du Comité international de la Croix-Rouge (CICR) en 1863. Celui-ci œuvre depuis sa fondation à assister et protéger les victimes des conflits armés et d’autres situations de violence. Les Conventions de Genève ont reconnu la nature impartiale du CICR et lui ont donné un rôle particulier dans le contrôle de l’application du droit international humanitaire. Les tâches du CICR suivent donc deux axes : l’intervention en faveur des victimes et le développement du droit international humanitaire (DIH). Sa nature impartiale rend le CICR très largement accepté et lui permet d’agir là où d’autres acteurs humanitaires ne sont pas admis. À l’heure actuelle, le CICR construit dans plus de 30 pays, parmi lesquels l’Afghanistan, l’Irak, la Somalie et le Soudan du Sud.

L’opinion publique tend à réduire le travail humanitaire à un travail d’urgence. Cependant le CICR est en activité en Afghanistan depuis 30 ans, en Irak depuis 37 ans, en Somalie depuis 32 ans et au Soudan du Sud depuis 36 ans. Les crises s’étalent sur de longues durées et s’urbanisent. Cela aussi parce que la planète entière s’urbanise. Les Nations Unies ont récemment ratifié le New Urban Agenda en lien avec le 2030 Agenda for Sustainable Development afin de se préparer à l’émergence d’une population urbaine qu’elles prévoient « presque doublée d’ici 2050, faisant de l’urbanisation l’une des tendances les plus transformatrices du vingt et unième siècle ». L’assistance humanitaire doit fournir des réponses à ces nouveaux défis. Or ses fondamentaux ont été conçus pour d’autres enjeux. L’adaptation de l’assistance humanitaire à la complexité du tissu urbain, la diversification de ses objectifs à court et à long terme, la définition de formes d’interaction entre l’urgence – le court terme – et le développement – le long terme – ne seront pas possibles sans qu’elle se restructure radicalement.

L’opinion publique a certainement imaginé l’architecte comme un acteur mû par des préoccupations sociales, à l’époque de la modernité architecturale. La perspective d’une vie sociale régénérée, la réflexion sur l’habitat et ses standards étaient alors au cœur de ses recherches. Cette image de l’architecte a cependant laissé place à celle d’un professionnel parfois éloigné de la réalité. Récemment, l’American Institute of Architects constatait, non sans inquiétude, cette image dévalorisée de la profession et menait une initiative de recherche afin de l’améliorer. La compréhension générale de la profession de l’architecte est, sinon erronée, du moins confuse ou étroite. Elle l’est tout autant pour l’architecte œuvrant dans l’humanitaire, réduit à un concepteur de shelters innovants ou de projets participatifs employant des techniques locales. La professionnalisation des filières d’études et de construction au CICR montre pourtant que l’architecte dans l’humanitaire peut produire, dans des temps records, des ouvrages à grande échelle dans des lieux réputés inaccessibles à ce genre de projets.

Mais l’architecte fera davantage pour l’humanitaire. Pour répondre aux défis de la durée prolongée des crises et de leur urbanisation, l’assistance humanitaire doit transformer les cadres logiques hérités du passé, qui la restreignent à des intervenants et des réponses prédéfinis. Les professionnels de l’environnement bâti – et parmi eux les architectes – l’aideront à articuler les logiques des réponses à court et à long terme que nécessitent les grands projets urbains. Ces défis sont une belle opportunité de remettre au cœur de la pratique architecturale sa visée sociale.

Samuel Bonnet, le 19 juillet 2017

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