Actualités

« Les diversités de l’inattendu »

Lorsque le centre psychiatrique pour enfants à Hokkaido (Japon) fut livré en 2006, c’était alors le dernier d’une série de centres de santé conçus par l’architecte Sou Fujimoto à ses débuts. Peu connue, ou peu remarquée, cette expertise de Fujimoto ne tient pas au hasard ; elle est étroitement liée aux prémices de sa carrière. Extrait de l’entretien avec Sou Fujimoto, réalisé par Andreas Kofler le 11 novembre 2014 à Shinjuku (Tokyo), faisant écho au thème de l’architecture thérapeutique développé dans le AA 405.

Andreas Kofler Dans votre livre Primitive Futures (INAX, Tokyo, 2008), le centre psychiatrique pour enfants fait partie du chapitre « La ville comme maison, la maison comme ville ». Est-ce que la dualité de ce projet est une réinterprétation de l’état psychologique des patients ?

Sou Fujimoto Mon père est un médecin spécialisé dans les maladies mentales et certains de mes premiers projets ont été réalisés pour lui. Le projet du centre psychiatrique pour enfants a été conçu pour un autre médecin qui dirige un grand hôpital psychiatrique, et avec qui j’ai eu de nombreuses discussions intéressantes au sujet des espaces pouvant être bénéfiques pour les personnes souffrant de maladies mentales. Comme vous l’avez dit, ce genre d’hôpital peut présenter une certaine dualité comme, par exemple, différentes échelles, résidentielles et urbaines. Il doit être confortable, à l’image d’une maison individuelle. Mais en même temps, il s’agit plutôt d’une situation urbaine – dans ce projet, il peut y avoir jusqu’à 50 enfants simultanément, les plus grands hôpitaux pouvant généralement en accueillir une centaine. Ce n’est donc pas seulement un équipement architectural. En fait, pour moi ce n’est pas un équipement du tout, c’est plutôt comme votre maison ou votre foyer, le centre de votre ville, ou comme un petit village. Nous avons discuté de ces principes et j’ai finalement proposé des boîtes à la disposition apparemment aléatoire. Bien sûr, l’organisation n’est pas aléatoire, il y a un ordre, une structure. Chaque boîte a une taille différente avec des coins plus ou moins ouverts, plus ou moins connectés, ou des espaces à plus grande échelle.

AK Donc l’architecture de ce projet imite certaines conditions urbaines comme les simultanéités d’espaces publics et intimes ?
SF Cette diversité d’échelles est très importante : intime, personnelle, sans oublier les diversités de l’inattendu (un espace complexe peut surprendre des usagers réguliers). Je m’intéresse à la complexité urbaine, comme celle de la ville de Tokyo. Tokyo est emplie d’une foule très dense et pourtant il est possible d’y trouver de beaux endroits cachés. Si vous flânez, vous découvrirez quelques belles choses inattendues. Je suis arrivé ici depuis Hokkaido, donc j’étais fasciné par ce genre d’expériences. J’ai essayé de les traduire dans mes premiers projets, afin que le parcours proposé autour de l’hôpital ne consiste pas seulement à parcourir un couloir. Cela est vraiment ennuyeux, mais c’est ainsi qu’est conçu l’hôpital standard. Avec les médecins, nous avons essayé d’éviter ce genre d’espace systématique et de créer des espaces plus variés que les gens peuvent choisir de parcourir comme ils le souhaitent. L’échelle des différents espaces et leurs relations étaient très importantes. Un médecin n’est pas architecte bien sûr, mais celui que je connaissais avait des idées claires sur les espaces qu’il voulait. C’était une discussion très intéressante pour moi.

Children-02_credit_Daici-Ano1
Centre psychiatrique pour enfants, Date, Hokkaido, Japon, 2006. Photographe : Daici Ano.

AK Y-a-t-il eu des réserves lié au fait qu’un tel projet met l’accent sur les patients au point de compromettre l’aspect opérationnel de l’hôpital? Avez-vous eu des retours du personnel depuis que le bâtiment est en fonctionnement ?

SF Nous en avons discuté bien sûr. Lorsque nous avons présenté ce modèle-là, les membres du corps médical ont d’abord été surpris parce que ça ne ressemble pas à un hôpital classique. Même après avoir expliqué le concept, ils avaient encore besoin de s’adapter à cette nouvelle situation. Enfin, après une longue discussion, ils ont décidé que « oui, cela semble très bien ». Ils ont aimé le fait de devoir changer leur façon de traiter les patients et ont essayé d’être plus interactifs. Donc, fondamentalement, je pense que cela fonctionne plutôt bien… bien sûr pas parfaitement, certains espaces fonctionnent mieux que d’autres. Mais fondamentalement, les retours sont très positifs, oui.

AK Vous avez dit que de votre père est médecin. Avez-vous réalisé d’autres projets pour lui dans le secteur de la santé ?

SF J’ai réalisé deux projets pour mon père. Le premier est une petite annexe de l’hôpital de Seidai (1999). L’intention était de ne pas faire un couloir dominant, mais une séquence d’espaces de vie. Vous ne pouviez pas voir facilement où se situe votre lit depuis le couloir. Le second n’est pas un hôpital mais une résidence de réadaptation (Hokkaido, 2003) où l’idée était à nouveau d’éviter le couloir rectiligne.

d-01-credit-Daici-Ano1
Résidence pour des personnes atteintes de maladies mentales, Hokkaido, Japon, 2003. Photographe : Daici Ano.

AK Cette préoccupation de la relation entre le couloir et la chambre est donc le point commun de tous ces projets ?

SF Dès le début j’ai pensé qu’un long couloir en ligne droite n’était pas idéal. Je m’imaginais vivre dans un tel hôpital… ce n’est pas confortable : votre chambre est juste en face du couloir, si vous sortez tout le monde peut vous voir. J’ai essayé de faire quelque chose de différent, j’étais intéressé par un nouvel ordre ou une nouvelle géométrie. Pas pour appliquer un ordre – comme un axe majeur – mais pour créer une séquence, comme ces situations tokyoïtes. J’ai senti que ce genre de compositions organiques complexes pouvaient ouvrir le champ des possibles. J’ai essayé d’allier concepts architecturaux et considérations réalistes de la vie à l’hôpital de différentes manières, mais dans le cas de l’hôpital des enfants le parti est venu d’une discussion limpide avec les médecins.

plan-jap1
Annexe de l’hôpital de Seidai, Higasi-kagura, Hokkaido, Japon, 1999. Plan de Sou Fujimoto Architects.[/caption]

AK Ce projet de centre psychiatrique pour enfants est situé dans la périphérie de la ville de Date (Hokkaido, Japon). Bien qu’il soit situé dans un paysage panoramique, vous semblez avoir opté pour une intégration introvertie du projet dans ce contexte.

SF Un hôpital n’est jamais complètement ouvert. Il est doté de limites cachées et d’une seule entrée où médecins et infirmières contrôlent les entrées et sorties. Aujourd’hui, je pense que j’aurais pu créer des espaces plus ouvertes parce que l’environnement est magnifique. En ce moment, je parle de plus en plus de brouiller les frontières entre intérieur et extérieur, mais ce sujet n’est devenu essentiel qu’après ce projet.

AK Le centre psychiatrique pour enfants a été votre dernier projet de santé, à ce jour. Cette série de projets représente réellement les débuts de votre carrière.

SF Généralement, les jeunes architectes au Japon démarrent avec des maisons privées. Mais dans mon cas, j’ai commencé avec des bâtiments liés à la santé. Cela m’a beaucoup influencé. Dès le premier projet que j’ai conçu, j’ai trouvé étrange de faire un hôpital, je voulais faire davantage de maisons privées. Mais après deux ou trois mois, j’ai pensé que les projets hospitaliers étaient beaucoup plus intéressants, parce qu’ils combinent les caractéristiques d’une maison individuelle et celles d’une situation urbaine. Deux choses opposées se trouvent réunies. Je me suis dit que cela pouvait être quelque chose de vraiment excitant. J’ai donc changé d’avis pour devenir plus positif. Et puis l’expérience tokyoïte m’a influencé, ainsi que la théorie de la complexité. Tout cela a convergé à la fin des années 1990 pour aboutir à mes fondamentaux architecturaux.

GH-01-credit-Daici-Ano1
Foyer pour personnes âgées atteintes de démence, Noboribetsu, Hokkaido, Japon, 2006. Photographe : Daici Ano.

L’intervieweur :
Andreas Kofler est architecte, urbaniste et auteur indépendant travaillant à Paris et Tokyo. Il a travaillé pour, entre autres, OMA/AMO, l’AUC et Dominique Perrault avant de cofonder Weltgebraus. La plupart de ses projets impliquent une dimension multidisciplinaire, comme le travail sur le Grand Paris (DPA/l’AUC), le Grand Moscou (l’AUC), Prada (AMO), etc.

Pour accéder à la version originale en anglais (format pdf), suivre ce lien : AA-Interview-Sou-Fujimoto-Andreas-Kofler

Réagissez à cet article