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Enseignement ou éducation ? Paideia

L’école d’Athènes, fresque de Raphaël

Invité par l’Architecture d’Aujourd’hui à s’exprimer sur l’enseignement de l’architecture, le cofondateur de l’agence parisienne Beckmann N’Thépé Aldric Beckmann plaide pour une éducation libératrice, dans le sens de la définition platonicienne du mot paideia, c’est-à-dire « les soins que l’on dispense à l’âme ». Tribune.

À quelle distance le spectateur / étudiant doit-il se tenir du spectacle ? Comment rompre avec ses habitudes ? Rompre avec le théâtre du réel, interposé depuis la naissance par la puissance parentale. « Le spectacle n’est pas un ensemble d’images, mais un rapport social entre des personnes, médiatisé par des images », criait déjà Guy Debord à la fin des années 60. Comment le jeune étudiant de plus en plus dessaisi de lui-même, de sa pensée, mais aussi de ses sensations, pourrait-il se libérer d’un discours appauvrissant et contraint pour accéder à celui hautement éthique de la parole poétique, champ où ne règne plus l’ordre mais la vraie liberté.

Paideia, c’est peut être vers là qu’il serait bon de s’orienter : vers cette pratique de formation d’un idéal d’humanité, que la communauté grecque, les législateurs, les poètes et les philosophes ont eu le souci de sculpter. Dans cette impossibilité de traduction, il est malaisé de définir ce terme sans éviter l’emploi d’expressions actuelles comme civilisation, culture, tradition, érudition, ou encore éducation. Mais aucun ne remplace vraiment ce que les Hellènes entendaient par paideia. Les Anciens étaient persuadés que l’éducation et la culture ne constituent pas une théorie abstraite ou un art formel, distinct de la structure historique objective de la vie d’un individu.

Former un homme beau et bon, cultiver la grandeur d’âme, voilà l’œuvre que se sont assignés les Grecs et cette œuvre devrait encore rester notre préoccupation constante. En grec ancien, le mot paedeia ou paideia (παιδεία) signifie « éducation » ou « élevage d’enfant ». Historiquement, il fait référence à un système d’instruction de l’ancienne Athènes dans lequel on enseignait une culture vaste. Étaient enseignées la grammaire, la rhétorique, les mathématiques, la musique, la philosophie, la géographie, l’histoire naturelle et la gymnastique. La paideia désignait alors le processus d’éducation des hommes, une éducation comprise comme modelage ou élévation, par laquelle les étudiants s’élevaient à leur « vraie » forme, celle de l’authentique nature humaine.

Selon les définitions de Platon, la paideia, l’éducation, sont les « soins que l’on dispense à l’âme ». Il faudrait donc penser et vivre l’éducation de l’architecture comme une libération, une occasion unique pour se permettre d’aller au-delà de ses certitudes. A légèrement altérer les propos de Gilles Deleuze, nous pourrions dire : « être architecte, c’est d’abord penser le monde, percevoir». Permettre le lâcher prise tout en regardant le monde dans sa globalité et sa complexité, telle devrait être la douce ritournelle d’un professeur en université d’architecture à ses jeunes étudiants fraîchement sortis du nid éducatif parental. La rupture ou distance avec son éducation consisterait donc à accepter ce qui se présente, non pas au sens d’un cautionnement mais au sens de l’accueil d’une réalité. Son intérêt serait de nous débarrasser de nos idées préétablies et se définir ainsi un sens de liberté. Fondamentalement liée à la volonté, la liberté serait ici la faculté de choisir et de juger par soi-même, de se déterminer de façon autonome, en dehors de toute contrainte extérieure. La liberté de l’esprit semble essentielle dans une vie d’étudiant, la condition même d’une liberté de la personne… De toute façon il faut bien savoir d’abord ce que l’on veut faire, afin que cette action soit dite éventuellement libre.

Il n’y aurait finalement plus le choix dans le façonnage des esprits des jeunes architectes ; dans la continuité de son fameux entretien avec Claire Parnet à G comme gauche, Gilles Deleuze disait : « L’affaire des hommes dans les situations de tyrannie, d’oppression, c’est effectivement de devenir révolutionnaire parce qu’il n’y a pas d’autre chose à faire. » On pourra peut-être ainsi à nouveau appeler architecture d’architectes, une pensée qui pose implicitement ou explicitement les questions sur l’être de l’architecture dans son ouverture et sa complexité, une pensée qui assure la possibilité de son existence face à sa disparition et qui cherche à donner une réponse qui rende consistant le territoire des sens que l’architecture traverse.

Des architectes révolutionnaires, libres, à l’écoute du monde dans sa globalité : est-ce un vœu pieux en ces « temps sauvages et incertains » ?

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