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« À l’identique », le Quid de Philippe Trétiack

© Astrid di Crollalanza

Architecte et urbaniste de formation, Philippe Trétiack est journaliste et écrivain. Grand reporter depuis trente ans, il collabore avec plusieurs magazines, dont Vanity Fair, ELLE Décoration, Air France Magazine… Auteur, il a publié une vingtaine d’ouvrages dont Faut-il pendre les architectes ? (Seuil, 2001), De notre envoyé spécial (Éditions de l’Olivier, 2015), et L’Architecture à toute vitesse (Seuil, 2016). Dans les pages de L’Architecture d’Aujourd’hui, Philippe Trétiack décrypte avec humour le jargon de l’architecture dans la rubrique Quid ? Pour le n°431, il s’attaque à l’expression « à l’identique ».

 

À l’identique, cette expression à l’obscure clarté a jailli en nos salons sous l’effet dévastateur de l’effroyable incendie de la cathédrale Notre-Dame de Paris. D’un coup, des tombereaux d’experts ont réclamé du gothique. À les entendre, la cohésion nationale exigeait de la gargouille et du plomb, du festonné et de la chimère, et le tout badigeonné à tire-larigot de haut en bas et même dans la largeur. Et cela sans attendre. Il fallait foncer pour qu’au plus tôt la flèche de Viollet-le-Duc retrouve une superbe en tous points similaire à ce qu’elle avait été cent soixante années durant. Soudain et partout, des colonnes de journaux aux perchoirs des assemblées, on a roulé médiéval ! Et de citer Victor Hugo dans un sens et dans l’autre, maltraitant le texte au passage, oubliant de le restituer à l’identique, mais qu’importe ! L’illustre auteur, en déclarant  « ceci tuera cela », se trompait du tout au tout. Il voyait le livre occis par l’architecture, c’est l’inverse.

On devine que sous cet enthousiasme se terre une sourde frayeur. Celle de voir demain l’édifice s’enorgueillir d’une pâle copie, d’un vil pastiche, d’un clocher kitch. Comme le signifia l’excellent Bernard Desmoulin, maître d’oeuvre de la rénovation du Musée de Cluny, « en attendant pire : la livraison d’une architecture de compromis, une flèche pastkisch ». En ce sens, oui, cet à l’identique martelé à la vacharde est un pis-aller. Ou une enflure, un enfumage. Car tandis que les bonnes âmes pétries de respect pour les cathédrales se pâment devant les fioritures de la flèche évaporée, ailleurs les travaux continuent. Et c’est ainsi, qu’in-petto, a surgi le calamiteux projet de transformation de la liaison Trocadéro-Ecole militaire. Dû à l’architecte-paysagiste américaine Kathryn Gustafson associé à Porter et Browman, celui-ci propose d’étaler un tarmac de pelouse aussi rasoir que la tondeuse à gazon qui lui coupera la chique. Pire, cerise amère sur le gâteau, l’inepte proposition veut nous imposer une rangée d’arbres malingres plantés de part et d’autre du pont d’Iéna.

Grand dieu ! La beauté de Paris ne tient-elle pas justement à cette suite de ponts que le regard embrasse ? Ne faudrait-il pas là aussi exiger de la dentelle à l’identique ? Mais non, potager oblige, il faut que Paris empelousé offrent aux trainards et aux touristes en mal de « détente et de food-trucks » (sic et même… sick) de la plate-bande et du muret. Il faudra donc que Paris renonce à la grisaille splendide de ses pierres pour se verdir. Madame le Maire, chère pétulante édile, il existe sachez-le une écologie du regard. Certes, à la différence de l’autre, tout en pistil et courgettes,cette dernière exige de la culture, non de navets mais littéraire. Victor Hugo aurait-il apprécié que sa ville devienne une terrasse de café où l’expresso culminera, tel une flèche de cathédrale, à des tarifs indus ? Ou faudrait-il comprendre qu’à la mairie de Paris à l’identique s’entend à l’identoc ?

Retrouvez le Quid de Philippe Trétiack dans le numéro 431 d’AA, disponible ici.

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