À gauche : tissage du bambou sur porcelaine. Au milieu et à droite : la marqueterie de bambou consiste à assembler sur un panneau de multiples baguettes de bambou finement taillées et pourvues d’encoches afin qu’elles s’emboîtent. © Shang Xia L’assemblage se fait à la pince. Les motifs ainsi créés rappellent paravents et encadrements de fenêtres traditionnels.
© Shang Xia

Inclassable

Le luxe « made in China » de la designer Jiang Qiong Er

Tissage de bambou, porcelaine « coquille d’oeuf », broderie : Jiang Qiong Er réinvente les traditions chinoises séculaires dans un design élégant, pensé comme un trait d’union entre Orient et Occident, entre hier et aujourd’hui.

Il y a dix ans, elle fondait Shang Xia, la marque de luxe chinoise du groupe Hermès ; aujourd’hui, à 42 ans, Jiang Qiong Er n’est pas peu fière de l’entrée d’une de ses pièces, la boîte laquée Xi Pi – Ciel et Terre, au sein de la collection permanente du British Museum, à Londres. Autre motif de réjouissance : l’ouverture prochaine à Shenzhen de sa onzième boutique, après Pékin, Shanghai, Hangzhou, Suzhou, Hong Kong, Taipei, ou encore Paris. Là, au coeur du très chic VIe arrondissement parisien, rue des Saints-Pères, les meubles, objets, bijoux, accessoires et vêtements griffés Shang Xia arrêtent une clientèle chinoise, mais aussi française et internationale, Russes et Suisses en tête, assure‑t‑on dans l’ambiance feutrée du luxueux espace de vente.

Cette vitrine est essentielle pour Jiang Qiong Er, qui souhaite exporter et valoriser le savoir‑faire chinois. Ce n’est pas un hasard si Shang Xia signifie littéralement « dessus dessous » : « L’expression évoque l’harmonie et l’équilibre entre des notions opposées : le haut et le bas, le vide et le plein, l’Orient et l’Occident, le travail des mains et celui de la tête », explique depuis Shanghai, où elle vit et travaille, l’énergique designeuse. « La rencontre entre l’Est et l’Ouest n’est ni une équation scientifique ni une chimère, les deux influences ne doivent pas être séparées, elles créent une seule nouvelle identité », poursuit-elle avec fougue, dans un très bon français.

Sac Lan Yue. Cuir de veau tressé. Réalisé dans un cuir tissé, le sac Lan Yue s’inspire des paniers traditionnels chinois en bambou. Le tissage employé pour obtenir cet effet texturé remet au goût du jour la broderie kesi, associant bandes de cuir colorées et fils assortis.
Sac Lan Yue. Cuir de veau tressé. Réalisé dans un cuir tissé, le sac Lan Yue s’inspire des paniers traditionnels chinois en bambou. Le tissage employé pour obtenir cet effet texturé remet au goût du jour la broderie kesi, associant bandes de cuir colorées et fils assortis. © Shang Xia

Née à Shanghai dans les années 1970, cette fille d’architecte et petite-fille de peintre suit un parcours de design à l’université de Tongji avant de venir étudier en France, d’abord en faculté de lettres, puis à l’École nationale supérieure des arts décoratifs de Paris. De retour dans son pays, la jeune femme ouvre sa propre agence et ne tarde pas à travailler pour Hermès. L’idée de créer une griffe haut de gamme chinoise naît de cette rencontre avec la maison française de luxe : ce sera Shang Xia. « C’est bien plus qu’une marque, se défend Jiang Qiong Er. Nos objets sont porteurs de moments de vie ; dans notre culture, l’émotion passe par la famille et par la maison. » Les valeurs de la famille, l’union de l’Orient et l’Occident, la place donnée aux sentiments : la formule Shang Xia sent le formatage marketing. Mais chez cette PDG, le credo est, assure-t-elle, un choix de vie.

Boîte Xi Pi – Ciel et Terre. Dessinée par Jiang Qiong Er et réalisée par l’artiste laqueur Gan Erke, la boîte de 35 x 5,5 cm est réalisée en bois noir, traité avec la technique de laque traditionnelle chinoise : rouge à l’extérieur, noire et polie pour l’intérieur. La boîte Xi Pi a rejoint, en 2017, la collection permanente du British Museum, où elle est exposée dans la section consacrée à la Chine et à l’Asie du Sud.
Boîte Xi Pi – Ciel et Terre. Dessinée par Jiang Qiong Er et réalisée par l’artiste laqueur Gan Erke. © Shang Xia

À rebours d’un made in China de l’instantané et du jetable, elle défend la valeur d’usage et la patine du temps. « Je rejette la quête effrénée du neuf et de la modernité : l’épanouissement dans le temps est aussi une source de beauté. Certains objets sont plus beaux trois ans après leur mise en service. Par exemple notre plateau de thé, réalisé avec une pierre d’encre, est gris quand il est neuf, mais prend peu à peu une couleur plus chaude, presque marron. Après dix ans, l’objet devient un trésor », explique Jiang Qiong Er. Marqueterie de bambou, tissage de bambou sur porcelaine, porcelaine « coquille d’oeuf », feutre de cachemire, mobilier en bois, cuir et broderie kesi… La maison Shang Xia fait appel à des maîtres artisans de toute la Chine, détenteurs de savoirs souvent ancestraux.

Issue d’une technique millénaire, la porcelaine dite « coquille d’oeuf » a une épaisseur entre 0,5 et 1 mm et réclame une quarantaine d’étapes manuelles. © Shang Xia
Issue d’une technique millénaire, la porcelaine dite « coquille d’oeuf » a une épaisseur entre 0,5 et 1 mm et réclame une quarantaine d’étapes manuelles. © Shang Xia

L’ambition : sortir l’héritage culturel national du musée pour recréer un design d’aujourd’hui, loin du cliché des « chinoiseries ». Ainsi, pour sa ligne de vêtements, la marque a réintroduit les soies et broderies que portaient impératrices et empereurs dans une coupe contemporaine ample, souple, qui accompagne les mouvements. Même démarche pour la chaise Ming, création phare de Shang Xia : ses proportions et son esthétique sont héritées de l’imposant mobilier de la dynastie Ming, mais sa matière innovante, issue d’un procédé industriel de moulage métallique, crée la surprise. « La fibre de carbone est très légère : on peut soulever la chaise d’un doigt ! Aujourd’hui, nous avons besoin de cette flexibilité », explique Jiang Qiong Er.

Je rejette la quête effrénée du neuf et de la modernité : l’épanouissement dans le temps est aussi une source de beauté.

Quant au service à thé Qiao, autre pièce emblématique de Shang Xia, il rend hommage à la cérémonie du thé, élément fédérateur de la culture chinoise, tout en réinventant un artisanat : Jiang Qiong Er s’est entourée d’un maître artisan expert en bambou pour perfectionner le tressage ancestral. Le résultat est un ensemble de porcelaines nappées d’un glaçage blanc, enserrées d’une délicate armature de bambou. « Nos designs sont subtils, humbles, épurés, de forme intemporelle », décrit la directrice de Shang Xia. « Le meilleur hommage qu’on puisse faire au passé est d’innover en le réinterprétant. Et avec Shang Xia, nous souhaitons aussi faire le meilleur d’aujourd’hui, avec les meilleurs artisans, pour entrer à notre tour dans l’histoire ! » ambitionne Jiang Qiong Er.

Le service à thé Qiao marie deux savoir‑faire : la confection d’une porcelaine cuite à haute température puis nappée d’un glaçage blanc et le tissage du bambou, avec des bandes de 0,5 mm. © Shang Xia
Le service à thé Qiao marie deux savoir‑faire : la confection d’une porcelaine cuite à haute température puis nappée d’un glaçage blanc et le tissage du bambou, avec des bandes de 0,5 mm. © Shang Xia

Elle n’est pas la seule à défendre sa place sur la scène du design chinois. Ce dernier connaît récemment un réel essor, loin des stéréotypes de la grande consommation, salué cette année en France par la Biennale du design de Saint-Étienne ainsi que par le salon Maison et Objet à travers ses Rising Talent Awards, prix dédiés aux jeunes talents du design. Signe des temps, en Chine, un premier musée du design a été inauguré il y a quatre ans à Shenzhen, et un deuxième a ouvert récemment à Hangzhou ; les Design Weeks essaiment dans tout le pays et les universités multiplient les programmes internationaux. « Il est vrai que le design chinois est très encouragé aujourd’hui, de nombreux studios ouvrent, cela porte beaucoup d’espoir ; le temps fera son travail et l’avenir gardera le meilleur », nuance Jiang Qiong Er.

Cet article de Christelle Granja est extrait du n°431 de L’Architecture d’Aujourd’hui — Chine, régénérations — paru en juin 2019 et toujours disponible sur notre boutique en ligne.

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