San Francisco ©Mark Boss (@Vork)
San Francisco ©Mark Boss (@Vork)

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« Quelle abondance ! », une tribune de Matthieu Poitevin

De quoi avons-nous besoin ? À en juger par la commande publique, nous n’avons plus besoin de rien puisque la commande publique ne commande plus rien. 

Peut-être, après tout, aurions-nous trop de tout.

Trop de logements alors que les SDF et les camps de migrants habitent le moindre recoin.

Trop de jardins : alors on préfère planter des choses sur les toits ou sur les façades plutôt que de libérer de la pleine terre ici ou là.

Nous avons trop d’espaces publics de qualité, trop de jeux pour les enfants, trop de trottoirs assez larges, nous avons trop, bien trop d’écoles, trop de collèges et de lycées, trop d’hôpitaux c’est une évidence et bien trop de gens qui y travaillent.

Quelle abondance de biens publics !

Les animaux n’existeront bientôt plus qu’en vidéo, on peut traverser un champ en voiture sans prendre un seul insecte sur son pare-brise en été et tout le monde s’en fout.

Par contre nous sommes en carence de voitures qui n’arrivent même pas à saturer tout à fait les autoroutes et les parkings devenus des labyrinthes terrifiants où l’on sait quand on rentre mais dont nous on n’est jamais sûrs de sortir.

Certains promoteurs sont inquiets : il y a moins de permis accordés. Mais peu importe la qualité du projet. C’est ce « peu importe » qui devient très important finalement. À quel moment ceux en charge de la chose publique ou privée auront-ils le courage de dire : « le peu importe, ça suffit ! » ?

L’élu.e est là pour le bien commun et pas celui de quelques-uns. Il est temps de changer radicalement de paradigme.

Il est temps de réparer ce qui peut l’être, d’apprendre avec ce qui est là pour se projeter dans un avenir plus adapté aux contraintes du temps.

Sans doute devons-nous privilégier le faire avec l’histoire des villes, ce qui les constitue.

Sans doute devrions-nous arrêter de fantasmer sur des réinventions qui ne sont que des noms pour transformer, recoudre, réparer, réhabiliter, creuser, arranger, percer, nettoyer. Remettre la ville dans son temps c’est lui permettre de repousser ses limites non pas physiques mais charnelles. Lui permettre de redevenir tellurique.

Trouvons ou re-trouvons les qualités des matériaux bio-sourcés, construisons autrement à Marseille qu’à Roubaix, retrouvons les vertus de la terre, du bois, de la pierre…

Il faut aussi permettre aux villes d’évoluer. Dès lors, les programmes ne pourront plus être figés. Chacun d’entre eux devra laisser une place aux chemins de traverse, à l’inattendu, à l’exploration et à l’expérimentation.

C’est une question de confiance. Rien ne pourra changer sans confiance.

Il est temps de dire enfin merci à ceux qui obligeront les fossoyeurs des villes à ôter pour un moment leurs sourires blanchis, figés et satisfaits.

Il nous faut construire autrement pour exister.

Matthieu Poitevin pour L’Architecture d’Aujourd’hui, Septembre 2020
 
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