©Mahir Uysal
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« PFE par cooptation ? »

La conception du projet de fin d’études (PFE) est une étape décisive dans la vie de chaque jeune architecte. Comment se déroule le processus d’obtention d’un diplôme ? Est-ce que les méthodes actuelles sont les meilleures et les plus efficaces ? Le journaliste Jean-Philippe Hugron partage avec AA ses réflexions et son expérience.

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L’expérience d’un jury de PFE peut être éprouvante. Accorder un diplôme n’est pas une mince affaire. Plus encore en étant l’otage d’un directeur d’études ou d’un directeur d’atelier, plus encore avec le revolver de la camaraderie sur la tempe. Les foudres déchaînées, les attitudes de cowboys dressent le théâtre de très mauvais westerns. À croire qu’un diplôme ne s’obtient plus aujourd’hui que par cooptation.

C’est sans doute la réflexion d’une personne naïve à l’esprit idéaliste qui n’a connu que quelques écoles. Mais voilà, après plusieurs années de participation à des jurys en tant que « personnalité extérieure », il est facile de comprendre que le système est, ici et là, un peu vicié.

Toute personnalité extérieure – extérieure aussi à toute école – trouve rapidement ses avis et ses arguments pris en étau par des querelles surréalistes entre ateliers, pire, entre enseignants d’une même école qui nivellent les échanges par le bas.

L’école doit pourtant être le lieu de l’excellence et un jury, le temps de débats constructifs et utiles.
Délibérer est aussi l’occasion d’échanges stimulants et passionnants – y compris sur la profession – mais au moment de la décision finale, cette intelligence collective s’évapore pour laisser libre cours aux pires comportements.

Sur les procès verbaux existent pourtant – manichéisme administratif – deux possibilités résolument claires : attribuer le PFE ou ne pas attribuer le PFE.
Ne pas attribuer un diplôme est une décision difficile. Elle est cependant prise à la majorité. Qu’elle ne soit pas respectée par un directeur d’études qui refuse, par exemple, d’apposer sa signature est la pire des insultes à ce jury et, plus largement, à un système démocratique où la majorité l’emporte.

À bien y regarder, la décision de ne pas attribuer un PFE est souvent – pour ne pas dire systématiquement – l’appréciation de personnalités extérieures à l’école. Les autres, celles de l’intérieur, défendent, bec et ongle, ce qu’elles estiment être un résultat satisfaisant. Le prêche de la paroisse ne convainc pas !

Cette dichotomie a cependant de quoi surprendre. Très vite – trop vite – juger un PFE prend, dans ces circonstances, des contours malsains. En effet, le directeur d’études et les représentants de l’école semblent se sentir eux-mêmes jugés à travers le labeur de leur étudiant. Soit. Il y a peut être un peu de vrai dans ce mécanisme et la médiocrité d’une proposition peut aussi bien être imputée à un mauvais encadrement qu’aux lacunes d’un étudiant.

Refuser un PFE n’est pourtant ni une punition, ni un drame. Le destin d’un architecte praticien reste de perdre plus de concours qu’il n’en gagne. Pour certaines écoles, six mois supplémentaires sont « offerts » pour pousser plus avant la réflexion. Sans doute vaut-il mieux pour l’élève, comme pour l’école, un projet débouté et finalement abouti six mois plus tard, bref un projet recalé en juin et peut-être félicité en février. 10/20, le marasme de la médiocrité, ne contente personne, ni l’élève, ni l’école.

Mais voilà, refuser d’attribuer un PFE est devenu tabou. Un jury doit désormais faire dans le social, être compréhensif, saluer le labeur, aussi mauvais soit-il et, pourquoi pas, récompenser les beaux yeux du candidat ?
À quoi bon, dans ces conditions, organiser un jury ? Que l’architecture devienne à ce moment une profession par cooptation ! Cela n’est sans doute pas souhaitable mais les usages tendent tristement vers ce système.

C’est donc la formation des jurys qui pose ouvertement question aujourd’hui. Certaines écoles laissent les directeurs d’études constituer un tour de table qui ressemble à un joyeux entre soi où l’on ne discute plus que de la mention à attribuer. Quelques-uns, plus scrupuleux, invitent les personnalités idoines pour juger : qu’un étudiant décide de travailler un sujet en Inde, les lumières d’un spécialiste seront éminemment appréciées. D’autres jurys sont formés plus au moins au hasard à partir d’une liste de personnalités diverses. Ce qui, pourquoi pas, peut être salutaire et garantir plus de neutralité. Mais, il y a l’école, il y a l’enseignant. C’est l’avocat de la partie adverse qui participe aux délibérations de jurés d’assises…

Les concours d’architecture étaient, fut un temps, anonymes, ce qui permis d’ailleurs à une génération exceptionnelle d’émerger au détour des années 80. Un diplôme devrait être jugé selon ce même esprit, désengagé de querelles nominatives. Peut-être même, en ce qui concerne la région parisienne, un diplôme pourrait être – à condition de ne pas en connaître l’établissement d’origine – mieux apprécié dans les murs d’une autre école. La course à l’échalote, la surenchère, la recherche du taux de réussite le plus emphatique ne font absolument pas sens et ne stimulent pas l’intelligence. Tout cela, au grand dam d’une génération nouvelle.

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Jean-Philippe Hugron, novembre 2020
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