Architecture

Michele De Lucchi, penser holistique

En juin 2025, Michele De Lucchi comptait parmi les chevalier·ères de l’ordre des Arts et des Lettres à recevoir le titre d’officier, cinq ans après sa première décoration par l’État français. À cette occasion, il s’est entretenu avec AA pour dresser un bilan à l’image de son travail, optimiste, créatif, éclairé.


Anastasia de Villepin

            S’il est des noms indissociables de l’histoire de la création du xxe siècle, celui de Michele De Lucchi est sans nul doute l’un d’entre eux. Au premier rang du bataillon Memphis, l’architecte et designer italien fonde son agence AMDL Circle dans les années 1980, en parallèle de son travail chez Olivetti comme directeur artistique. Il a signé des icônes, tant de design (la chaise First, lampe Tolomeo pour Artemide) que d’architecture (le Triennale Design Museum à Milan, le pont de la Paix à Tbilissi) et continue de livrer, depuis Milan, siège de son agence, d’important projets de réhabilitation et pavillons à travers le monde (musée Gallerie d’Italia à Turin, le pavillon nordique de l’Expo Osaka 2025, le marché Il Maestoso de Monza). En juin dernier, l’architecte et designer italien était à Paris pour recevoir le titre d’officier de l’ordre des Arts et des Lettres.

Peu avant la remise des insignes, l’heure est au bilan. Michele De Lucchi nous reçoit dans un petit salon à l’ambiance feutrée, loin des agitations du Marais voisin et plus loin encore des zébrures et damiers qui fusent dans l’esprit à l’évocation de son nom. Certes, l’architecte italien est enfant de Memphis, mais il compte aussi parmi les rares praticien·nes de son envergure à avoir su transformer les expérimentations postmodernes en récits architecturaux attentifs à leur époque. « Il existe ce besoin constant de donner du sens à notre propre évolution, et à celle du temps. À mes yeux, la recherche de liens entre ces différentes époques est essentielle pour donner une signification à notre activité. D’ailleurs, je n’ai jamais autant écrit à ce sujet qu’aujourd’hui. »

© Florent Drillon

Quel fil rouge pourriez-vous tirer de votre carrière ?

Michele de Lucchi : Faut-il vraiment en avoir un ? (rires) Les années 1980 ont constitué un tournant décisif pour moi, un véritable changement d’échelle ; de 1988 à 2002, j’étais responsable du design chez Olivetti. Chez Olivetti, le designer était toujours un architecte. L’architecte, lui, incarnait une figure professionnelle centrale, capable d’intervenir dans tous les aspects créatifs de l’entreprise – quelle que soit l’échelle. Pour Olivetti, cela allait de soi : l’architecte ne se limitait pas à sa discipline, il appartenait pleinement au monde de l’industrie. C’était d’ailleurs une des forces de cette entreprise, ne pas cloisonner. Cette idée d’une architecture ouverte, qui explore les relations entre les êtres humains, l’espace, les objets, l’utile – voilà, je crois, le fil rouge de ma vie professionnelle.

Vous avez appartenu à une avant-garde rebelle, l’architecture radicale italienne : de quelle manière cultivez-vous cette position ?

MDL : L’architecte est une figure professionnelle qui se doit de proposer une lecture de l’histoire contemporaine, en tant que membre de la société dans laquelle il agit. Cette idée vient directement de l’architecture radicale : l’architecte ne se limite pas à choisir des matériaux, à décider des couleurs ou des dimensions. Il ne travaille pas seulement sur la matérialité des choses. Il a, avant tout, la responsabilité d’inspirer des comportements à travers ce qu’il conçoit, à travers ce qu’il imagine. C’est ce que nous avons essayé de faire avec les Earth Stations, une recherche libre que nous menons et qui ne sont ni des bâtiments, ni des objets, ni des outils, ni des villes – nous les avons appelées « stations de la planète ». Ce terme était important pour moi, pour mes collaborateur·rices, mais aussi pour d’autres architectes qui ont trouvé dans ce projet une source d’inspiration. Et j’en suis heureux. Cela prouve que l’architecture peut encore nourrir une pensée collective. Il est, je crois, plus important d’inspirer une idée partagée que de défendre jalousement une idée personnelle. L’architecture n’est pas un exercice fermé sur lui-même.

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Que pensez-vous des praticien·nes qui exhortent à l’arrêt de la construction de nouveaux bâtiments ?

MDL : Bien sûr, en tant qu’architectes, nous sommes en première ligne face aux enjeux environnementaux et face à la question même de notre responsabilité dans la destruction du monde. Avec AMDL Circle, nous avons développé une approche non pas « durable » – je ne voulais pas de ce mot – mais fertile. Ce qui compte, ce n’est pas d’arrêter le monde – d’abord parce que c’est impossible –, mais de garantir sa capacité à rester sensé. L’architecture fertile, pour moi, c’est celle qui permet aux choses de naître, de se transformer, de s’inscrire dans un changement. Ce n’est pas une architecture qui freine, elle accompagne, anticipe. Un bâtiment fertile est un bâtiment qui rend possibles d’autres usages, d’autres vies, d’autres idées. Et dans ce sens, je m’efforce, dans mon travail, d’utiliser le moins de ressources possibles – de limiter les semences, pourrait-on dire – tout en assurant son futur. Il s’agit, au fond, de trouver un équilibre entre l’individuel et le collectif. L’intimité d’un projet et les besoins de la société.

Vous qui avez été rédacteur en chef invité de la revue italienne Domus en 2018, est-ce que vous pensez que les revues ont encore quelque chose à dire sur le design ou l’architecture ?

MDL : Oui, absolument. La chose la plus importante à rappeler, c’est que la culture se construit à la fois à partir de ce qui a été fait, mais aussi de ce que l’on souhaite faire. Il faut toujours maintenir ce lien entre les deux. Or, il y a eu cette tendance, dans les publications, à ne montrer que les projets réalisés, à documenter uniquement ce qui est fini. Et rarement ce qui est en train d’être pensé, conçu, projeté. C’est ce que j’ai tenté de faire avec Domus, en 2018 : ouvrir un espace pour les idées, pour les visions en devenir. C’est là que les revues ont, à mon sens, encore un rôle essentiel. Montrer ce que l’on pourrait faire, pas seulement ce qu’on a fait.

Quel conseil donneriez-vous au jeune Michele ?

MDL : Être architecte, cela demande une vision holistique. Un architecte qui ne regarde que par un prisme étroit n’est pas un architecte complet. L’architecture exige une compréhension large, une capacité à relier les choses, à penser le monde dans sa globalité. C’est cela que je conseillerais au jeune Michele : garder toujours cette ouverture, cette volonté de relier les savoirs et les époques. Car c’est dans cette amplitude que l’architecture trouve toute sa force.

Michele De Lucchi, sur un tabouret Il Bisonte, édition Produzione Privata.


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