Sur les bancs d’une école Prouvé
Dans le Morbihan, les habitant·es du village d’Inzinzac-Lochrist ont découvert que leur école communale, au sein de laquelle plusieurs générations se sont succédées pour apprendre les tables de multiplication et réciter des fables de La Fontaine, était en réalité un trésor caché de l’architecture moderne. Si tout le monde savait que les pupitres « vintage » sur lesquels les écolier·ères copiaient leurs leçons étaient signés par un certain Jean Prouvé, ce n’est que récemment, en 2023, que l’on découvrit qu’en réalité, toute la structure de l’édifice provenait des ateliers lorrains de l’architecte. C’est de cette histoire que la Maison de l’architecture des Pays de la Loire tire l’objet de sa nouvelle exposition : « Jean Prouvé, un patrimoine au service de l’architecture de demain » (du 28 juin au 21 décembre 2025).
Jean Prouvé naît en 1901 à Paris. Dans la lignée de son père, l’artiste Victor Prouvé (1858-1943), membre de l’École de Nancy, le jeune Jean apprend le métier de ferronnier d’art. Il ouvre son premier atelier en 1924 à Nancy ; il y réalise des grilles, des rampes et autres garde-corps pour des clients de premier ordre – Tony Garnier ou Robert Mallet-Stevens, notamment. Avec ce dernier, mais aussi Charlotte Perriand, Le Corbusier, André Lurçat, Pierre Chareau, Francis Jourdain ou René Herbst, il co-fonde en 1929 l’Union des artistes modernes (UAM). À partir de 1931, les Ateliers Jean Prouvé déménagent et s’étoffent d’une quarantaine d’employés. Cette croissance est proportionnelle à celle du carnet de commandes comme à celle de l’échelle des projets ; en effet, sortira de cette nouvelle usine la structure de la Maison du peuple d’Eugène Beaudouin et Marcel Lods (Clichy, 1939), par exemple.

À la sortie de la Seconde Guerre mondiale, les Ateliers Jean Prouvé s’installent à Maxéville, en périphérie de Nancy, pour s’atteler à la reconstruction de la France – un chantier titanesque qui, selon Jean Prouvé, trouvera son salut dans la préfabrication et l’industrialisation. « Pour lui, inventer n’est pas être visionnaire mais voir avec un esprit neuf les problèmes de l’habitation, de l’école, du mobilier et les résoudre en utilisant les moyens de son temps », écrira l’architecte Maurice Silvy dans les pages de L’Architecture d’Aujourd’hui en 1971. Ainsi, forts d’un nouvel outil de production qui s’étend sur 25 000 m2 et emploie jusqu’à 200 compagnons, les Ateliers Jean Prouvé produisent en nombre du mobilier pour les collectivités, les entreprises et les particuliers. Ils développent aussi un ingénieux système pour la préfabrication d’équipements scolaires : les écoles « à coques ».
« Dans l’histoire des inventions et des découvertes, on constate souvent que des solutions identiques à des problèmes actuels sont imaginées en même temps par des personnes différentes. […] Le problème de la fabrication de maisons meilleures, moins chères et plus vite érigées que par des méthodes traditionnelles inchangées depuis des siècles, s’est posé dans tous les pays. […] Comme Jean Prouvé, industriel à Nancy, Oscar Singer, architecte à Londres, a eu l’idée d’une maison composée d’éléments “coquille” et a, dès 1945, édité une brochure sur son système “Shell-Units”. […] Quatre ans plus tard, sans connaître la brochure de Singer, Jean Prouvé a réalisé les éléments “coque” en tôle d’aluminium qui sont très proches de conception des solutions proposées par Singer. Après un échange de vues entre l’architecte anglais Singer et le constructeur Jean Prouvé, celui-ci s’est déclaré satisfait de voir ses efforts et ses idées se développer parallèlement avec les études de Singer. De son côté, celui-ci appréciait la réalisation de ses principes par Prouvé », pouvait-on lire en 1952 dans le n°40 de L’Architecture d’Aujourd’hui. Et l’article se conclut par un vœu pieu : « Une collaboration entre Oscar Singer, l’architecte, et Jean Prouvé, le constructeur, nous semblerait un excellent chemin pour l’amélioration et l’accélération des constructions préfabriquées » – or, il ne fut nul besoin d’une telle collaboration pour fournir aux écolier·ères d’Inzinzac-Lochrist, en 1953, six classes « à coques ».

La redécouverte récente de ce groupe scolaire issu des ateliers Jean Prouvé est à l’origine de l’exposition présentée à la Maison de l’architecture des Pays de la Loire, inaugurée cet été lors du festival annuel du Voyage à Nantes et ouverte au public jusqu’au 21 décembre 2025. Dans un espace de 80 m2 situé en plein coeur de Nantes, l’exposition, sous le commissariat de David Perreau, analyse la pensée constructive de Jean Prouvé à travers l’exemple des écoles standards « à coques » (1951-1954), et interroge sa capacité à nourrir les pratiques architecturales contemporaines et répondre aux défis d’aujourd’hui.

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