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Bifurquer, extrait de l’ouvrage co-écrit par Bernard Stiegler

Bernard Stiegler ©DR
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« Bifurquer », c’est ce que propose un panel de chercheurs français en cosignant l’ouvrage du même nom, dans lequel ils et elles explorent les pistes d’une transition vers une économie respectueuse de la biosphère. Sous la houlette du philosophe Bernard Stiegler, co‐auteur de cette analyse à la fois scientifique, économique, politique et sociale, le chapitre trois pose les bases d’une vision du travail comme activité capable de « désautomatiser les automatismes ».

Face au processus de prolétarisation, il faut revaloriser le travail, qui doit lui-même être redéfini à travers un nouveau concept, qui émerge dans de nombreux travaux contemporains. Comme l’a montré le philosophe André Gorz dès les années 1980, le travail, qui est devenu le travail-emploi au cours de la modernité industrielle, c’est-à-dire un travail qu’on a plutôt qu’un travail qu’on fait, a perdu sa fonction de lieu d’identification ou de temps d’épanouissement personnel pour la majorité écrasante des travailleurs-employés, notamment les ouvriers. Le développement exponentiel de l’automatisation qui a eu lieu depuis n’a fait qu’aggraver et généraliser cette situation, avec l’avènement du phénomène mondial que David Graeber a défini sous le nom de « bullshit jobs ». De nos jours, ceux-ci ne concernent plus seulement les ouvriers, mais les travailleurs-employés de bureau, qui vendent leur temps en exécutant des tâches qui leur paraissent dénuées de sens et inutiles.

Les activités d’emploi qui sont aujourd’hui automatisées ne peuvent l’être que parce qu’elles reposent sur la répétition de tâches programmées, standardisées et routinières, qui peuvent donc être formalisées et implémentées dans des automatismes (mécaniques ou algorithmiques). Au contraire, les activités de travail ne peuvent pas être automatisées : elles reposent sur la transmission, le partage et la transformation de savoirs par les individus vivants qui les pratiquent – savoirs qui sont toujours locaux, collectifs et singuliers.

Le travail doit ici être entendu au sens de l’ouvrage (work) et distingué du labeur (labour), dans la mesure où il ne constitue pas seulement une dépense de force ou d’énergie physique transformée en valeur d’échange, mais un investissement de l’individu ou du groupe dans la production d’un ouvrage. Un tel concept de travail a tout à voir avec le concept de « métier » ou d’« artisanat » développé par Richard Sennett (pour dépasser la distinction arendtienne entre Homo faber et animal laborans), qui ne désigne pas seulement le travail manuel qualifié, mais « l’élan humain élémentaire et durable, le désir de bien faire son travail en soi ». De telles activités de travail (métier ou artisanat), qui concernent aussi bien le programmeur informatique que le médecin, l’artiste ou les parents élevant leurs enfants, supposent évidemment l’acquisition de compétences (de routines et d’automatismes), mais surtout une capacité d’innovation, d’invention ou de création, c’est-à-dire le pouvoir de désautomatiser les automatismes a n de produire de la nouveauté à travers ce que Sennett décrit comme des « sauts intuitifs » et que nous proposons de penser ici comme des bifurcations dans des circuits de transindividuation.

En travaillant, les individus se relient collectivement et inter-générationnellement : ils se co-individuent et se trans-individuent en se transmettant des savoirs, et développent des capacités singulières à travers lesquelles ils participent à la transformation des savoirs eux-mêmes en les faisant bifurquer vers de nouvelles directions. Ces bifurcations improbables (ne pouvant être générées par de simples calculs) viennent enrichir le réel de façon irréductible à de simples algorithmes, et permettent de lutter contre les effets entropiques de la standardisation massive, en produisant de la diversification des comportements et des pratiques, et la transformation des règles et des institutions. En ce sens, le travail peut être considéré comme une activité anti-entropique (notion dé nie supra, à laquelle s’ajoute la notion d’anti-anthropie : productrice de singularités culturelles et sociales et de nouveauté historique), c’est-à-dire produisant de la néguentropie (de la diversification et de la nouveauté).

Il s’agit désormais et en conséquence d’élaborer un modèle économique et comptable qui soit capable de reconnaître la valeur positive de ces bifurcations comme production de savoirs néguentropiques. Cette démarche, qui suppose un modèle théorique permettant de qualifier et de quanti er les diverses formes d’entropie, de néguentropie et d’anti-entropie, s’inscrit dans un contexte de transition, et repose sur une méthode appelée la recherche contributive. ■

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