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Quid ? « Éditeur de pains » par Philippe Trétiack

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Architecte et urbaniste de formation, Philippe Trétiack est journaliste et écrivain. Grand reporter depuis trente ans, il collabore avec plusieurs magazines, dont Vanity Fair, ELLE Décoration, Air France Magazine… Auteur, il a publié une vingtaine d’ouvrages dont  Faut-il pendre les architectes ? (Seuil, 2001), De notre envoyé spécial (Editions de l’Olivier, 2015), et L’Architecture à toute vitesse (Seuil, 2016). Dans les pages de L’Architecture d’Aujourd’hui, Philippe Trétiack décrypte avec humour le jargon de l’architecture dans la rubrique Quid ? Pour le N°430, il s’attaque à l’expression « Éditeur de pains ».

 

Il fut un temps où les boulangers titillaient la miche plutôt que la muse. La gueule enfarinée, ils pétrissaient, ils tripotaient, ils enfournaient bâtards et ficelles et se réjouissaient de la dorure d’une croûte, de la rondeur d’un pain, du feuilleté d’un chausson. Mais tenaillés par le fisc et nappés de TVA, ils se sont fait un sang d’encre. Et voilà qu’un beau matin, ils se sont réveillés auteurs. Depuis, leurs enseignes ne renseignent plus les chalands sur le poids des baguettes, mais sur le poids des mots. Aux carrefours surgissent des échoppes gérées par des poètes. Celui-ci se jure « éditeur de pains » (bio, bien entendu), cet autre annonce fièrement l’ouverture prochaine d’une pâtisserie de « gâteaux d’émotion », un troisième baptise son débit de boisson « marchand de soif » et son voisin de trottoir inaugure une « macaronnerie ». Pour un peu, ces artistes postuleraient au prix Goncourt et même aux Césars tant l’émotion ruisselle de leurs vitrines. Faire ses courses, c’est aller au théâtre, car sous la miche se terre La Mouette. Tchekhov en viennoiseries, qui l’eut cru ? Ces intellectuels du rouleau à pâtisserie, ces fanas de la meule de blé, ces rimeurs de religieuses ont confondu leurs millefeuilles avec un volume de la Pléiade.

Il est vrai qu’au prix de la tartelette, l’oeuvre complète de Marc Levy, c’est donné ! Mais c’est ainsi, le snobisme porté par la gentrification urbaine est une déferlante. Alors ça prospère. Avec leurs « caves à manger », leurs « bistrots inventifs » et leurs « sandwichs renversants », nos commerçants ont trouvé dans la ville dorée sur tranche, un territoire à la mesure de leurs ambitions. Quand Jean-Luc Mélenchon se prend pour Robespierre, l’éditeur de pain se prend pour Gallimard. Que l’on feuillette son feuilleté, voilà son ambition.

Loin de mériter nos sarcasmes, ces commerçants sont un symptôme. Portés par ce courant général qui transforme nos quartiers en bonbonnières, en jardins d’Eden au petit pied, ils s’adaptent. Un général Boulanger sommeille derrière les fours, prêt à prendre d’assaut ce qui reste d’authentique dans nos villes ripolinées. Entre le kebab crasseux et le paris-brest 18 carats, rien, si ce n’est les poubelles, les ralentisseurs, les trottinettes sans tête et les vélos sans lumière. Mais qu’importe ! Si désormais l’acte le plus banal se voit intégré par la magie d’une raison sociale à La Légende des siècles, chacun bombera le torse pour hisser au plus haut son oriflamme alvéolée : une baguette « tradition ». Chaque époque a les drapeaux qu’elle mérite. À quoi reconnaît-on un gentleman ? À ce qu’il sait jouer de la cornemuse, mais s’en abstient. Il serait bon d’en faire de même avec l’amphigouri. En abuser conduit aux mêmes dommages : maux de tête pour commencer, maux d’estomac pour finir. Mais c’est là un voeu pieux. L’emphase est comme la pâte, elle gonfle. Quand elle explosera, on en sera baba.

Retrouvez le Quid de Philippe Trétiack dans le numéro 430 d’AA, disponible ici.

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