© Hervé Hôte
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À Arles, l’effet LUMA

Cet article de Christophe Catsaros est extrait du n°428 d’AA – Commandes privées, vocations publiques – paru en décembre 2018.


Érigé sur une friche ferroviaire à l’entrée de la ville d’Arles, sur le site d’un ancien centre d’entretien de la SNCF, le nouveau défi de Frank Gehry, commandité par Maja Hoffmann pour y loger la Fondation Luma, est fait pour être vu. Il marque l’entrée dans une nouvelle conception du rôle du mécénat dans la vie culturelle du pays.

C’est un drôle de bâtiment, formellement complexe, mais auquel manque l’envolée expressive qui a fait la renommée du starchitecte californien. C’est un peu comme si, en essayant de modérer ses élans, Frank Gehry niait son propre langage plastique. Reste une tour de verre et de métal déstructurée, hybride, qui contraste avec le déploiement minéral et horizontal de la cité méridionale.

Ce manque de clarté dans le geste semble qualifier le projet Luma dans son ensemble. Que vient faire un équipement de cette ampleur dans une petite ville de 50 000 habitants ? Faut-il considérer la nouvelle fondation comme une affaire publique, comme le sous-entendent les prises de position officielles (le maire PCF Hervé Schiavetti ne cache pas son admiration pour la générosité des Hoffmann) et les espoirs qu’elles déclenchent dans la société locale, ou doit-on plutôt la percevoir comme une affaire strictement privée ?

À Arles, ni les choix fondamentaux à l’origine du projet ni la façon dont il se positionne par rapport à l’existant n’attestent d’une stratégie commune entre les pouvoirs publics et la mécène. Luma évolue de manière autonome, répondant à une vision et à une stratégie individuelle sûre de son succès. Avec la Fondation Luma, partiellement opérationnelle, mais dont la livraison complète n’est pas prévue avant 2020, Maja Hoffmann inscrit dans la pierre le nom de ses enfants, Lucas et Marina, ainsi que celui d’une lignée de mécènes dont la fortune est liée au géant pharmaceutique Roche. Rompant avec la discrétion qui caractérise l’apport de sa famille à la ville depuis plusieurs générations, elle y parachute une véritable machine de guerre. Gehry ne cache pas s’être inspiré de l’industrie militaro-industrielle pour l’enveloppe du bâtiment et notamment des plaques en mousse métallique qui protègent les véhicules Humvee.

Luma Arles s’est implantée en 2013 sur un site industriel de 6 hectares, abandonné par la SNCF en 1984 et accueillant Les Rencontres de la photographie d’Arles depuis 1986. © Bureau Bas Smets
Luma Arles s’est implantée en 2013 sur un site industriel de 6 hectares, abandonné par la SNCF en 1984 et accueillant Les Rencontres de la photographie d’Arles depuis 1986. © Bureau Bas Smets

S’immisçant dans le destin d’une ville dotée d’un vrai potentiel de développement et faisant face à un important problème de chômage (15% contre 9% à l’échelle nationale), Maja Hoffmann assume pleinement sa fonction d’acteur capable d’agir à l’échelle de l’agglomération toute entière. Ses propos rapportés sur le site de la Fondation servent d’adage au programme : « L’esprit de notre projet est de faire en sorte qu’il soit un activateur du tissu artistique, culturel, écologique, social et économique d’Arles et de la Camargue, dans le delta du Rhône en Méditerranée, à travers un échange et une connexion continue avec le monde et son évolution. »

Confier le devenir d’une ville à des acteurs privés n’est plus un tabou. Comment revitaliser Arles pour en faire, à terme, une « Venise » provençale ? Comment sortir cette commune d’une léthargie que Les Rencontres de la photographie viennent perturber trois mois par an ? La formule, plusieurs fois éprouvée, est connue. Faire construire par un starchitecte une institution phare qui inscrit un nouveau lieu sur la carte globalisée du tourisme de luxe et de l’art contemporain. Entre Tel Aviv et Miami, Bâle et Hong Kong, Arles aura bientôt sa place. Et qui de mieux pour accomplir cette requalification que celui dont le plus célèbre musée, celui de Bilbao, est devenu synonyme de renaissance d’une agglomération en perte de vitesse ? Frank Gehry est également un signe, censé donner le ton. Le marché immobilier y croit et attend l’arrivée des nouveaux acquéreurs qui vont faire basculer la ville en classe affaires.

Outre un parc paysager conçu par Bas Smets et des halles ferroviaires reconverties par Selldorf Architects, le projet Hoffmann comprend plusieurs investissements immobiliers dans le tissu historique de la ville, dont deux bâtisses anciennes réhabilitées en hôtels : le Cloître et l’Arlatan. L’artiste coréen Lee Ufan y croit aussi en emboîtant le pas à Maja Hoffmann pour implanter en centre-ville une fondation d’art contemporain, conçue par Tadao Ando. L’État, enfin, y croit à sa façon et y contribue, en installant juste à côté de la tour Gehry la toute nouvelle École nationale supérieure de la photographie, dotée d’une belle canopée miessienne conçue par Marc Barani et reposant, pour l’essentiel, sur un déploiement souterrain. Dit autrement, face à l’érection de la culture globalisée, l’État esquive et s’enterre.

S'élevant sur 10 niveaux, le bâtiment dessiné par Frank Gehry se compose d’un noyau de béton autour duquel viennent se positionner quatre tours parées de blocs d’acier inoxydable. © Hervé Hôte
S’élevant sur 10 niveaux, le bâtiment dessiné par Frank Gehry se compose d’un noyau de béton autour duquel viennent se positionner quatre tours parées de blocs d’acier inoxydable. © Hervé Hôte

La « part maudite »
Luma, comme Vuitton ou Lafayette… les projets prestigieux se succèdent, court-circuitant le lien intrinsèque qui existe entre l’État et la politique culturelle. C’est un peu comme si, n’osant pas remettre en question une doctrine respectée, l’État s’évertuait à lentement y substituer un modèle alternatif : soit une réforme qui ne dit pas son nom. Le face-à-face entre la Fondation Luma et la future école de la photographie pourrait à lui seul symboliser la victoire de la nouvelle doctrine sur des principes qui, de Malraux à Lang, ont façonné les stratégies culturelles publiques dans la seconde moitié du XXe siècle. La culture devait avoir un rôle pédagogique et fédérateur pour la société, et l’État en était le principal pourvoyeur.

Si personne n’ose encore contester ouvertement cette mission, la machine semble enrayée jusqu’au point de non-retour. Lors du discours de Versailles en juillet 2017, le Président de la République citait la « part maudite » de Georges Bataille. Cette « part maudite », qui constitue un surplus, ce qui doit être dilapidé, dépensé gratuitement pour permettre à l’économie générale, matérielle et symbolique de continuer à fonctionner, n’est-elle pas aujourd’hui représentée par notre système culturel ? Il semble préférable de laisser ceux qui en ont – de l’argent – sacrifier le leur. Maja Hoffmann peut bien remplacer l’État dans son rôle de grand prêtre menant les cérémonies de dépense symbolique censées nous purger du trop-plein.

Certes, Luma n’a pas grand-chose à voir avec la scandaleuse opération de défiscalisation menée par la Fondation Louis Vuitton. Maja Hoffmann a acheté le terrain et présente un budget tout à fait raisonnable pour un projet de cette ampleur, soit 150 millions d’euros. Malgré ce côté fair‑play, sa façon décomplexée de corréler développement économique et action culturelle ne l’empêche pas d’être un vecteur décisif de la financiarisation de l’art.

© Tadashi Ono
© Tadashi Ono

De retour dans les rues de la ville, les devantures désuètes datant des années 1970 cèdent lentement la place aux enseignes plus prestigieuses. Certes, le grand luxe et ses marqueurs reconnaissables ne sont pas encore là, mais ils ne sauraient tarder. L’envolée des prix depuis cinq ans est incontestable. Ils ont doublé, passant de 1 000 à 2 000 euros le m2, voire plus dans certains cas. Un responsable du service du patrimoine, qui n’a pas souhaité être nommé, est même allé plus loin en nous suggérant d’arpenter la Roquette, le quartier du centre, historiquement populaire. Aujourd’hui, les chantiers s’y succèdent et les anciens habitants laissent leur place à des acheteurs qui transforment les vieilles maisons en résidences secondaires. Le quartier est restauré, mais de plus en plus inhabité.

© Tadashi Ono
© Tadashi Ono

À quoi bon questionner l’espoir que fait miroiter l’inscription d’Arles dans la constellation des hauts lieux de l’art contemporain ? Certes, Gehry vieillissant n’a pas donné le plus bel exemple de ce qu’il aurait pu faire et le bâtiment évoquant le visage à moitié défiguré d’Arnold Schwarzenegger dans Terminator exhibe ostensiblement son caractère hybride et sa non-finitude. Dire que Maja Hoffmann s’empare du rôle qui est celui de l’État ? Dans un contexte général de réduction de la contribution publique au budget de la culture, cette initiative constitue pour la plupart une excellente nouvelle. À Arles, transformée pour l’occasion en gigantesque partie de SimCity, tout semble aller de soi. L’art contemporain, comme n’importe quelle autre activité lucrative, s’installe dans une région qui espère en tirer profit.

 

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