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Exposer l’architecture, échelle 1:1

AA vous propose de (re)lire l’opinion de Jade Niklai, commissaire d’expositions indépendante, publiée dans le numéro 415 dédié aux Musées, sur la façon dont on expose l’architecture aujourd’hui. En effet, depuis les premières expositions universelles, exposer l’architecture reste un défi difficile à relever. Selon l’auteur, l’une des approches les plus efficaces consiste à faire venir le public jusqu’au bâtiment, plutôt que de lui offrir une reproduction sous forme de maquette ou de photographie.

Jade Niklai en 2013 au 221A à Vancouver. © DR
Jade Niklai en 2013 au 221A à Vancouver. © DR

Il existe aujourd’hui un préjugé selon lequel le meilleur moyen de faire connaître et célébrer l’architecture consiste à organiser des expositions, c’est-à-dire à la présenter en un lieu destiné à cet effet et similaire à ceux qui accueillent d’autres disciplines comme l’art, l’ingénierie ou le design.

En architecture, le commissariat d’expositions relève aujourd’hui d’une pratique et d’une rhétorique solidement établies. Celles-ci remontent aux fondements politico-économiques des toutes premières Expositions universelles (celles des années 1790 à 1820), passent par la création du département Architecture et Design du MoMA (1923), et continuent de s’affirmer depuis la première Biennale d’architecture de Venise (1980). La quantité et la diversité des lieux qui présentent de l’architecture (halls d’expositions, sites industriels désaffectés, et toutes sortes de musées – d’art, d’architecture, universitaires, municipaux, des sciences et techniques), mais aussi l’apparition de nouvelles institutions (le Canadian Centre for Architecture à Montréal, le Storefront à New York, l’Architecture Foundation à Londres ou la Cité de l’architecture & du patrimoine à Paris) témoignent du fait que l’architecture est finalement parvenue à égaler les arts visuels auprès de la critique comme du public.

Pour montrer l’architecture, trois approches se démarquent actuellement du sempiternel format de la galerie. Open House a débuté en 1992 comme un modeste projet à but non lucratif, destiné à faire connaître et apprécier plus largement le bâti londonien. Simple et ouverte à tous, la mission d’Open House consiste à proposer des visites gratuites de sites habituellement inaccessibles au public. Aujourd’hui, le phénomène est devenu mondial et il est reproduit chaque année dans 32 autres villes. Ce succès d’audience sans précédent confirme le fait qu’amener le public jusqu’au bâtiment, plutôt que devant sa réplique sous forme de maquette, reconstitution, plan ou photographie, représente une évolution bienvenue, qui répond au penchant « expérientiel » de la culture contemporaine. De la même façon, le programme Ideas City du New Museum, partant du principe que l’art et la culture sont essentiels à la vitalité d’une ville, accompagne les médiateurs et initiateurs culturels jusqu’aux sites urbains – et non l’inverse. En avril dernier, sa première édition à Détroit incluait une conférence ouverte à tous et un programme de travail en résidence.

Depuis 2000, le Summer Pavilion de la Serpentine Gallery de Londres offre chaque été au public une occasion idéale d’aborder le meilleur de l’architecture du moment. Une structure temporaire s’installe ainsi au cœur de Hyde Park, pour devenir – sous la houlette attentive de l’institution – un lieu ouvert de débats et de rencontres. Ce format exemplaire de commissariat, et l’investissement de la Serpentine Gallery elle-même dans la nouvelle Sackler Gallery, conçue par Zaha Hadid (2013), démontrent qu’aujourd’hui donner à voir l’architecture ne consiste plus simplement à la (re)présenter, mais aussi à commanditer de nouveaux bâtiments.

Dans l’esprit interdisciplinaire actuel, l’image filmée a fait ses preuves comme outil d’ouverture à l’architecture. If Buildings Could Talk, l’installation filmique en 3D commandée au cinéaste Wim Wenders, livre une exploration du Rolex Learning Center construit par Sanaa à Lausanne – l’un des moments forts de la Biennale d’architecture de Venise 2010. Le film faisait écho au thème retenu cette année-là, sur la façon dont les bâtiments communiquent avec leurs usagers par une expérience d’immersion visuelle.

Parallèlement à ces efforts pour montrer l’architecture autrement – et malgré le positionnement de la discipline comme le plus « concret » de tous les arts créatifs – l’expérience de l’architecture passe désormais aussi par des réalités virtuelles. L’obsession de la pop culture pour l’expérience visuelle et les « réalités » urbaines s’incarne dans l’omniprésence du coffret DVD. Pour pouvoir transformer en produit de consommation courante une vision culturellement monolithique de l’expérience humaine dans des espaces sociaux conflictuels – zones de guerre, cellules de prison ou grands ensembles –, il faut que tous les consommateurs de ces produits culturels partagent une vision et une expérience identiques de l’environnement construit, qui sont celles d’un marché anglo-saxon. De même, la culture du jeu vidéo produit pour la génération Y des images irrésistibles qui s’incarnent, avec Second Life ou Minecraft, dans la vision prescriptive de ces lieux et personnages dont-vous-êtes-l’auteur qui définit des maisons, villes ou avatars archétypaux. Des millions d’internautes vivent leur vie sur les réseaux sociaux, où ils partagent leur propre version d’un lieu ou d’un fait, observés et approuvés (ou épinglés) à chaque étape par leurs semblables. Même si cette préférence pour une construction artificielle des identités, des espaces et des relations – aux objets ou à l’autre – l’emporte, l’avenir des expositions, en architecture, se trouve, lui, quelque part entre l’imagination et la réalité. Pour une expérience vécue de l’architecture, les casques de réalité virtuelle ne relèveront-ils peut-être plus pour très longtemps d’un futur imaginaire.

Jade Niklai est commissaire indépendante d’expositions d’art contemporain, d’architecture et de design. Elle est notamment intervenue au Museum of Modern Art de New York (2000-2001), au Ludwig Museum of Contemporary Art de Budapest (2002) et à l’Architecture Foundation, à Londres (2005-2007). Elle a aussi pratiqué cette activité au sein de Foster + Partners, à Londres (2008-2009). En 2010, Jade Niklai est la cofondatrice de la Blood Mountain Foundation, un organisme à but non lucratif dans le domaine de l’art, dont elle est à la fois la directrice et la conservatrice.

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