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Matthieu Poitevin : Douce Helène

Athènes comme contre-exemple à nos métropoles policées ? Selon Matthieu Poitevin, fondateur de l’agence Caractère spécial, quand les pouvoirs publics déclarent forfait, alors la vie reprend la main… et la ville enchante enfin. Tribune.

Les villes se cachent, se camouflent, se parent d’habits de normalité pour cacher la vacuité de l’esprit de la cité. Elles se copient les unes les autres comme autant de contrefaçons. Peu à peu, mais assurément, elles diluent leur identité dans les bordures de trottoirs, les pavés, les bornes et les candélabres. Elles ne sont plus qu’une expression édulcorée de ce que pourrait être une ville douce.  Elles n’inventent plus rien, elles se regardent et se copient : plus rien n’y est vrai. Marseille construit des tours tandis que les bidonvilles se sédentarisent autour de la ville, les villes construisent des centres commerciaux tandis que les boutiques du centre-ville ferment les unes après les autres… mais la rue Paradis est clean comme un sou neuf. On se croirait à Bordeaux ou à Lille. Les centres des villes se ressemblent tous parce qu’à l’instar des boutiques qui y sont installées, l’aménagement de l’espace public est lui aussi franchisé. 

Le factice n’est même plus triste. Tout particularisme, toute singularité y sont effacés. Il n’y a plus de peine, ni de joie dans ces endroits, plus de souvenirs non plus puisque tout y est identique. Ces endroits n’offrent plus de choix, plus de libre-arbitre, on s’y plonge indifféremment ici ou ailleurs, en tong ou en bottes. Ces endroits coupent leurs racines, coupent leur lien au sol et par là même leur source de vie. Ils se suicident. Plus rien n’y est transgressif, plus de désir ou d’envie, plus de fulgurance ou d’audace et plus aucun érotisme urbain. Ces villes sont des pornos planqués derrière une façade bio au fond de teint vegan qui pue le plastique. Ça n’est pas un hasard si toutes les villes ont mis accolé le mot « métropole » devant leur nom : elles deviennent génériques et interchangeable. Marseille pourrait s’appeler Brest, Brest Strasbourg, et Strasbourg Bordeaux… seule la géographie change. Seuls les bâtiments du passé caractérisent ce que fut la cité alors que les constructions contemporaines sont les mêmes du nord au sud, d’est en ouest. La douceur factice de ces villes n’est rien d’autre que la plus extrême des cruautés.

iconographie choisie par l’auteur ©DR
iconographie choisie par l’auteur ©DR

Il faut aller à Athènes. Il n’est pas question de faire l’apologie de l’âpreté mais celle de la vérité. Les bâtiments n’ont pas d’attrait, pas d’apparat pour se faire mousser. Une terrasse est la plus grande possible, un trou dans un trottoir sert à y planter un arbre, la végétation n’est pas domestique, les colonnes ne sont pas recouvertes par des bâtiments Vinci. Le seul bâtiment ridicule est celui qui gesticule ; le musée de l’Acropole n’a rien à envier à un supermarché. Ici, les pouvoirs publics n’ont même plus les moyens de sauver les apparences. Il n’y a plus de règles. Il y a bien une ville franchisée au centre mais des quartiers entiers sont abandonnés par les autorités. Athènes n’est pas une ville post-apocalyptique, c’est une ville pré-apocalyptique. Ô surprise : de cet abandon émerge un enchantement. C’est lorsque tout semble perdu que la vie apparaît derrière les vitres brisées. La sauvagerie urbaine exacerbe la dignité de ceux qui vivent là. Toute ostentation devient ridicule, toute démonstration matérielle grotesque, les gens sont solidaires et se soutiennent parce que les politiques ont failli, ce sont eux qui font la ville aujourd’hui. Ils sont les plantes endémiques de la cité, celles qui trouvent refuge dans un bâtiment en ruine pour y puiser la force de pousser et, sans faire de bruit, sans donner de leçon, ils révèlent ainsi l’identité sans contrefaçon de cette immense cité.  Athènes est la première ville Rock’n’roll. De l’énergie pure et de l’harmonie essentielle. Ici le paraître n’a pas sa place, les compromissions n’ont plus de moyens et seule émerge la beauté sauvage de ce qui transpire des pores et des pierres de l’Acropole. 

Il faut aller à Athènes pour voir que le berceau de notre civilisation occidentale est sans doute aussi le terreau de notre avenir.

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