Collaborations

Affinités Créatives #2, l’entretien entre Ann Guillaume et Guillaume Aubry

Le 24 avril dernier, l’entreprise Tarkett accueillait au sein de son atelier parisien un deuxième échange organisé par AA dans le cadre de la série « Affinités créatives ». Étaient réunis l’artiste Ann Guillaume et l’architecte Guillaume Aubry, co-fondateur avec Cyril Gauthier et Yves Pasquet de l’agence FREAKS architecture en 2007. Découvrez le compte-rendu de cet entretien, publié dans le n°425 d’AA. Extraits choisis.

Emmanuelle Borne aux côtés d'Ann Guillaume et Guillaume Aubry © Caterina Grosso
Emmanuelle Borne aux côtés d’Ann Guillaume et Guillaume Aubry © Caterina Grosso

Emmanuelle Borne : A l’occasion de la deuxième conversation inscrite dans le cadre de notre série « Affinités créatives », dont l’objectif est de réunir architectes et créateurs pour discuter de l’acte de création, nous avons réuni deux personnes qui se connaissent bien : un architecte qui a un pied dans l’art et une artiste dont la pratique emprunte à l’archéologie. Guillaume Aubry, pourquoi avoir choisi, avec nos compères de Freaks, de mener une activité artistique en parallèle de celle d’architecte ?

Guillaume Aubry : Nous sommes à l’origine tous les trois particulièrement intéressés par l’art, par les arts plastiques, par les lieux de monstration, de production, de stockage d’œuvres. Sans le vouloir – même si rien n’est le fait du hasard – nous avons commencé par travailler sur la rénovation d’une toute petite galerie d’art associative qui s’appelle Glass Box dans le XIe arrondissement de Paris, puis nous avons fait de la scénographie d’exposition pour le Ministère de la Culture sur le Salon du Patrimoine en 2010. Ce n’est qu’ensuite que nous avons monté des dossiers de candidature pour participer à des appels d’offres publics. En 2012, nous avons vu passer ce concours pour une maison de l’économie créative (Méca) réunissant trois acteurs culturels, dont le Frac Aquitaine. Nous avons sollicité Bjarke Ingels qu’on ne connaissait pas à l’époque, nous avons remporté le concours ensemble et là on n’est pas loin de le livrer. Et finalement cela nous a porté, et aujourd’hui on se positionne essentiellement sur des projets culturels.

EB : Que reste-t-il de votre démarche artistique ?

GA : On continue. Par exemple, nous ne nous contentons pas de prendre en photo nos réalisations. La façon de documenter un projet d’architecture nous intéresse. Ces reportages photos sont souvent réduits à une mise en scène comprenant une chaise Le Corbusier, une orchidée sur la table basse, et un poster de Gursky. On s’est donc dit qu’il y avait peut-être quelque chose à faire et on a a très vite travaillé avec des photographes sur la question de la scénarisation d’une séance photo. Pour notre toute première surélévation livrée à Saint-Ouen, nous nous étions déguisés en voleurs pour mimer un cambriolage car qui mieux que les architectes pour cambrioler les maisons qu’ils ont eux-mêmes dessinées ? C’est ainsi qu’on en est arrivé à la vidéo et à la performance.

EB : Ann Guillaume, vous connaissez bien la démarche des Freaks. En quoi vous a-t-elle influencée et en quoi consiste votre pratique d’« artiste médiatrice » ?

Ann Guillaume : Je me définis en effet comme artiste médiatrice car je travaille avec bien d’autres disciplines et j’aime faire des liens. Je m’adresse à des anthropologues, des archéologues, des artistes, architectes, bergers, des sourciers, des forestiers… Et quand je parle d’un art de médiation, c’est que j’essaye de mettre en place, par une expérimentation formelle et des dispositifs d’enquête, l’idée que les artistes peuvent porter la parole de certaines personnes ou entités, les moins représentées, plus loin, ailleurs, aux puissants par exemple. En résumé, l’artiste n’est pas seul, il a sa place dans la cité. Par ailleurs, j’adopte, comme les Freaks, une démarche qui prend en considération le site, le lieu et tous les acteurs qui composent l’écosystème de ce milieu. Par ailleurs, quand Guillaume parle de documentation, ce qui m’a passionnée fut aussi de constater que les documents produits pour créer un cadre de travail peuvent faire partie intégrante de l’œuvre. L’ histoire en train de s’écrire est l’objet de mes projets artistiques.

EB : Effectivement, vous vous intéressez l’un comme l’autre davantage au processus de création qu’au résultat final ou aux finitions. Pourquoi ?

AG : Dans la mesure où je réponds souvent à une commande, qui se formule en fonction d’une problématique située, cela permet de réaliser des enquêtes de terrain. Le moment que je préfère est le travail de collaboration avec tous les acteurs ou entités en jeu. Chez moi la finalité n’est pas l’exposition, mais la co-production. Les artistes ne sont, pas plus que les architectes, des magiciens. Les choses mettent du temps à s’écrire : pourquoi ne pas montrer ce processus-là comme faisant partie de l’œuvre ?  Il y a, de toutes façons toujours une forme de restitution à un moment donné, des restitutions que j’appelle des « mises au travail ».

GA : Nous estimons qu’un bon projet n’est pas un projet déterminé par un choix de couleur, de matériaux ou d’appareils lumineux. On essaye vraiment de raisonner – c’est sans condescendance aucune – sur ce qu’est l’architecture. C’est-à-dire la circulation, l’organisation des volumes, la programmation… On est sans doute tenté de lâcher un peu plus vite le projet que certains architectes quand on en arrive au détail car il n’y a rien qui ne nous barbe plus que de choisir du carrelage, une couleur pour un couloir ou pour un revêtement de sol. Souvenons-nous la façon dont étaient réalisés les appartements bourgeois haussmannien, avec un architecte mais aussi un architecte d’intérieur, qui se chargeait du plafond, du dessin des poignées. Aujourd’hui, l’architecte récupère autant qu’il le peut une partie des détails d’exécution mais on préférerait pouvoir laisser ça à ceux dont c’est le métier !

EB : Ann Guillaume, alors que traditionnellement l’artiste évite la commande, vous la recherchez. Pourquoi ?

AG : En 2016, j’ai participé au SPEAP (Master d’Expérimentation en Arts Politiques NDLR), créé par Bruno Latour à Sciences Po. Nous étions une quinzaine de tout âge, tous très hybrides : architectes-poètes, biologistes-urbanistes, commissaire d’exposition-activiste… et moi, artiste-chercheuse-anthropologue? Ce qui était intéressant avec cette formation, c’est qu’on nous a proposé de répondre justement à des commandes et c’est là que j’ai compris que cela permettait d’envisager de nouvelles méthodologies pour travailler ensemble sur des savoirs situés. J’ai choisi une commande du Ministère de la Culture qui consistait à les aider à faire la préfiguration d’un projet issu de la grande politique culturelle : la construction d’une villa Médicis à Clichy-Montfermeil. Ce projet datait de l’époque où Frédéric Mitterrand était ministre de la culture. « L’art peut sauver le monde. » disait-il. Cette phrase, aussi naïve soit-elle, est fantastique, elle est beaucoup plus complexe qu’elle en a l’air ! J’ai donc travaillé sur ce sujet, sur ce projet. Nous avions enquêté sur tout… sauf sur le projet à proprement parler : Médicis. Nous avons adopté la stratégie à deux bandes qui nous a permis de récolter des pistes de réflexions inimaginables. Nous sommes partis sur les espaces souterrains de la ville, les trous que le Grand Paris allait faire jusqu’en 2022. Notre question était : si on creuse, qu’est ce qu’on trouve ? La Villa Médicis à Clichy-Montfermeil ne pourrait-elle pas émerger du sous-sol plutôt que d’être parachutée depuis le ciel ? Ce territoire est-il capable d’accueillir quelque chose de neuf et comment ? Ce fut passionnant.

EB : Chez les Freaks, il y a la commande publique et la commande privée, mais aussi les commandes que vous vous inventez. Pourquoi s’inventer une commande supplémentaire ? 

GA : En tant qu’architecte, on peut être frustré de devoir tout le temps répondre à la question qu’on nous pose. Modulor est un film que nous avons réalisé dans un des appartements de la Cité Radieuse à Marseille. Nous avions envie de questionner cet héritage là. Nous avons travaillé avec deux acteurs professionnels, un homme de grande taille et un homme de petite taille, sur des gestes du quotidien comme se laver les dents, monter ou descendre l’escalier, s’installer dans les alcôves… Nous filmions à la hauteur d’œil pour chacun d’eux, ce qui n’a pas du tout donné les mêmes perceptions de l’espace. C’était une façon de mettre à mal cette architecture standardisée. On s’est inventé cette commande pour communiquer aussi, car pour nous la communication n’est pas un gros mot. Nous la faisons avec nos outils, nos moyens, nos envies.

EB : Ann Guillaume, qu’avez-vous conservé de la démarche de vos parents archéologues ?

AG : Pendant longtemps, je pensais que le dénominateur commun entre les archéologues et les artistes était les objets. Et puis, un jour, je me suis alors rendue compte que le point commun entre les archéologues et les artistes est plutôt le terrain. Le travail à l’extérieur m’intéresse plus que le travail d’atelier en solitaire. Oui, J’ai passé mon enfance à sur des chantiers archéo, c’est peut-être pour ça que j’essaie de travailler sur des problématiques ayant trait à l’appropriation du sol. D’ailleurs, à la villa Arson, où je suis arrivée il y a deux ans pour mon doctorat, mon objet de recherche se situe sur les îles de Lérins, sur la question de la forêt (ONF), de la patrimonialisation, de la botanique, des terres agricoles gérées par les moines de Saint-Honorat, des sols… encore une fois.

Propos recueillis par Armelle Poungui.

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