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La tribune de Freek Persyn

Cet article est extrait du n° 425 de L’Architecture d’Aujourd’hui, dédié à la scène belge et paru en juin 2018.

« Si la France est une machine, alors la Belgique est un organisme vivant »
Freek Persyn, architecte, associé de 51N4E.  

Bien que voisines, la France et la Belgique ne pourraient guère être plus dissemblables en matière d’approche institutionnelle. En France, l’État est fort, très centralisé et procédural dans sa prise de décision alors que la Belgique est un pays sans hiérarchie clairement définie, qui s’appuie massivement sur le consensus et l’improvisation. Si l’on conçoit la France comme une machine, alors il faut se représenter la Belgique plutôt comme un organisme vivant. Malgré tous les inconvénients de cette approche « organique », la réalité des faits vient alimenter le processus décisionnel de façon concrète. Les choses ne sont pas décidées avant d’être mises en oeuvre : tout est d’abord testé, négocié, modifié, puis à nouveau transformé. 

Dans un monde qui doit relever les défis du réemploi, cette approche consistant à partir de l’existant, et à l’envisager comme une matière en état de constante métamorphose, permet de pleinement tirer parti de la complexité du réel. Le processus est sans doute chaotique, mais il est aussi tangible et concret, matériel et immédiat. L’architecture belge procède d’une méthodologie de conception qui peut s’entendre comme un éternel processus d’apprentissage : il stimule la curiosité et intègre les différents points de vue. 

En France, l’État est fort, très centralisé et procédural dans sa prise de décision alors que la Belgique est un pays sans hiérarchie clairement définie, qui s’appuie massivement sur le consensus et l’improvisation. 

©Filip Dujardin
Skanderbeg Square, Tirana, 2017 © Filip Dujardin

Face à une architecture produite dans ces conditions, les gens peuvent être surpris de constater que les réalités n’y sont pas traitées comme des concepts, mais plutôt comme des objets, avec une présence qui leur est propre, sans signification préconçue, ouverts à l’interprétation – l’effet d’un « travail en cours ». Cette ouverture est essentielle à la production d’environnements pérennes, résilients et capables d’accueillir le changement. Pour moi, c’est aussi ce qui fait la valeur de cette approche, et la rend pertinente au-delà des frontières de la Belgique. Pour autant, le défi reste de pouvoir l’appliquer à plus grande échelle, et de la rendre moins tributaire du hasard. Nous avons activement pratiqué ces environnements où les paramètres constructifs rendent possible cette « collision créative », où le brief n’est pas quelque chose d’immuable, mais simplement le point de départ d’un processus d’apprentissage collectif. 

Notre expérience témoigne ainsi qu’il est possible d’appliquer cette approche à des projets de grande envergure (comme Skanderbeg Square, à Tirana, ou le World Trade Centre de Bruxelles). Cela exige toutefois une attitude radicalement différente. Étonnamment, la méthode requiert davantage de préparation et de coordination, mais aussi une plus grande ouverture pour accepter tout ce qui viendra heurter de front ces préparatifs. Tout le monde n’est pas mentalement prêt à travailler avec ces notions en apparence contradictoires. Il faut pour cela un certain degré d’autonomie, une délégation de responsabilité qui ne va pas toujours de soi dans les organisations très centralisées. 

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