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« Débitumer », le Quid de Philippe Trétiack

© Astrid di Crollalanza

Architecte et urbaniste de formation, Philippe Trétiack est journaliste et écrivain. Grand reporter depuis trente ans, il collabore avec plusieurs magazines, dont Vanity Fair, ELLE Décoration, Air France Magazine… Auteur, il a publié une vingtaine d’ouvrages dont Faut-il pendre les architectes ? (Seuil, 2001), De notre envoyé spécial (Éditions de l’Olivier, 2015), et L’Architecture à toute vitesse (Seuil, 2016). Dans les pages de L’Architecture d’Aujourd’hui, Philippe Trétiack décrypte avec humour le jargon de l’architecture dans la rubrique Quid ? Pour le N°432, il s’attaque à l’expression « Débitumer ».

Insatiables et dévorés d’esprit révolutionnaire nos édiles n’en finissent plus de vouloir renverser des idoles, abattre des statues, faire du passé table rase. Après avoir encensé par phobies des agitations diverses, et des années durant, les mobilités douces, les chaussées partagées et l’émergence d’un quotidien émollient, voici que s’ouvre une ère nouvelle où les sols seront pris à la gorge. Qu’on se le dise, la ville de Paris a décidé de… débitumer. Diable! Nous avions connu l’engazonnement des terre-pleins du tramway le long des boulevards de ceinture, l’affriolante poussée des potagers en toiture, la multiplication des dos d’âne, cela ne suffisait pas. Désormais il s’agit d’arracher l’asphalte, de bouter le goudron, d’annihiler toute trace de granulat.

Quand on songe qu’effarouchés par les émeutes soixante-huitardes nos gouvernants tartinèrent largement les boulevards de bitume et d’enduit pour frustrer les apprentis communards de pavés assassins ! Il en va de la voirie comme de l’automobile, la panacée d’hier est honnie le lendemain : bitume/diesel vous êtes maudites. Chacun le sait, la nature ayant horreur du vide, ce qui disparaît doit être promptement remplacé. Bitume occis reste la plage cachée comme chacun sait sous le pavage. Seulement voilà, de plages la capitale fait déjà le plein avec ses quais transformés en Croisette dès l’été prospérant. Place alors à la forêt. Et mieux encore AUX forêts, urbaines cela s’entend. Demain le parvis de la gare de Lyon, l’arrière cour de l’Opéra Garnier et quelques autres réduits d’arrondissements devraient accueillir du touffu, du branchu, de l’écorce et du tronc. Et là, nous ne pouvons qu’exulter car à rebours d’une ville de curistes résolue aux pas chancelants comme aux loisirs tout de modération, ce qu’on nous propose soudain c’est une déferlante et mieux un ré-ensauvagement. Car la forêt ce n’est pas seulement des sentiers que l’on suit en flirtant avec les papillons, des clairières moelleuses pour déjeuners impressionnistes, c’est un monde de becs, de gueules et de museaux, un monde de prédateurs, de survie et de dévoration. La forêt c’est du sérieux.

Ce qui l’est moins sans doute c’est le projet de Madame le maire, car on devine dans les annonces d’Anne Hidalgo la volonté farouche de coller à la dernière tendance, de suivre la mode du moment. Le vert, l’écologie bien sûr mais mieux encore : le tronc. Car surpris par l’inattendu succès de librairie de La vie secrète des arbres de Peter Wohlleben (Les Arènes) et maintenant que la Fondation Cartier ouvre à sa belle exposition Nous les arbres (jusqu’au 10 novembre) ses cimaises et ses sous-sols, tandis que les publics se pâment devant les chênes, les tilleuls et les feuillus de toute nature, l’arbre qui cachait la forêt lui cède la place. Vous allez voir de quel bois je me chauffe semblent dire alors nos élus.

Le précédent de la Canopée des Halles due à l’architecte Patrick Berger, aurait pourtant du servir de signal. On nous avait vendu la forêt amazonienne et nous avons eu un saladier. Mais non, l’effet d’annonce primant on nous promet des clairières et des futaies, des meutes et du gibier, du volatile et des pissenlits. Bientôt le staccato des marteaux piqueurs débitumant à toute berzingue annoncera le (mas)sacre de la tronçonneuse. Sans doute aurait-il été plus judicieux d’appeler ces futurs carrés de verdure des mini-parcs ébouriffés, voire des squares comme Adolphe Alphand, le jardinier en chef du baron Haussmann, avait si bien su en dessiner. Mais non, l’emphase a pris racine et quand on plante un olivier on lui prête une ombre de séquoia. En attendant, pour le goudron ça sent le sapin.

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