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AA THINK TANK // OUVRAGES D’ART : Jean-Marc Weill

-Passerelle piétonne Constant Lemaitre à Boulogne Billancourt Jean-Marc Weill Architecte Ingénieur avec Christian Devillers Architecte Urbaniste
Passerelle piétonne Constant Lemaitre à Boulogne Billancourt. © Jean-Marc Weill Architecte Ingénieur avec Christian Devillers Architecte Urbaniste.

L’architecte et ingénieur Jean-Marc Weill, fondateur de l’agence C&E ingénierie, se propose de répondre à la problématique posée par AA « À quel moment un ouvrage d’art devient-il une œuvre architecturale ? », en mettant en lumière les enjeux de la construction de telles structures. 

« Le problème technique est-il trop facile, trop prédéterminé (on ne se pose que les problèmes que l’on sait ou que l’on peut résoudre…) ou au contraire, trop aveugle, désarmé et démuni ? La technique ne conçoit-elle l’aporie¹ qu’en sursis ? » Jean-Pierre SEIRIS, La Technique – PUF.

La technique est indissociable d’une décision de chercher plus avant. Aujourd’hui, non content de transformer la matière en champ de forces, notre époque ne se cristallise plus au travers d’un matériau emblématique. C’est, au contraire, la profusion de matériaux divers et le délitement de leur visibilité qui est caractéristique. La conception des solutions techniques devient plus complexe, moins articulée. La rigueur de l’âge du fer s’est assouplie et complexifiée, le collage remplace progressivement le joint, image nostalgique de l’articulation, il est presque plus simple de coller que d’assembler. La logique de mise au point des solutions techniques est aussi plus floue. Les nombreux concepts intermédiaires qui structuraient la pensée technique soudainement paraissent moins indispensables et opérationnels. Ces concepts, comme leurs méthodes d’analyse, deviennent fluctuants, manipulés, agencés et déformés à dessein.

-Passerelle Pierre Simon Girard sur le canal de l’Ourcq Jean-Marc Weill Architecte Ingénieur avec Christian Devillers Architecte Urbaniste
Passerelle Pierre Simon Girard sur le canal de l’Ourcq. © Jean-Marc Weill Architecte Ingénieur avec Christian Devillers Architecte Urbaniste.

Les objets techniques s’inscrivent dans un contexte intriqué et interconnecté dont la ville est la manifestation la plus évidente : imbrication de logements, industries, bureaux, infrastructures, équipements, réseaux de communication. Dans ce contexte, les ouvrages de franchissement sont une illustration frappante de cette hybridation des objectifs. En dehors de leur fonction originelle qui est de franchir, ils sont aujourd’hui espace public, objet habité par des usages, vecteur de la prise en compte de la mobilité réduite. Si la conception d’un franchissement a comme origine un acte fondamental qui est de soulever un poids tout en se confrontant, par sa géométrie et son schéma statique, aux limites de l’apesanteur, il est aussi un objet qui met en scène et contient un paysage. C’est une particularité de l’ouvrage de franchissement : lorsque l’on franchit le vide contenu par le tablier, s’établit alors une relation singulière avec l’environnement dans lequel il s’inscrit. Le franchissement permet de penser la continuité, la contiguïté, la proximité, la position topologique (en haut, en bas, dessous, dessus, devant, derrière, à gauche, à droite, posé, soulevé), la proportion, la relation d’échelle, l’orientation (solaire ou géographique), la quantité relative, la manifestation synthétique, la structure et la matière.

La nature tridimensionnelle de l’espace oblige à installer des surfaces, par définition « bidimensionnelles », dans une situation tridimensionnelle, par tension et pliage. Dans ce dispositif l’ouvrage de franchissement sert au développement de la capacité à qualifier les termes d’usage, de structure, de confort. On s’accorde à penser que la mise en œuvre de cette attente est susceptible d’éprouver les capacités d’une maitrise de la « tridimensionnalité » voire de la spatialité. Dans ce dispositif la maitrise de la périphérie de l’ouvrage de franchissement ouvrira à la déclinaison en toute indépendance de la position de la structure, tantôt intérieure, en limite ou extérieure.

Un ouvrage qui s’autorise à poser simultanément les questions : quelles structures, quelles lumières, quelle division et organisation, comment échapper à la circulation, au pittoresque, au mouvement agité, au facile ? En résumé, quelles sont les qualités présumées attendues de l’ouvrage de franchissement : fluidité, abstraction, modernité, calme et ordre, classement et hiérarchie, retenu et régularité, ne pas renoncer aux besoins fonctionnels mais en les transcendant : promenade architecturale, jardin suspendu, toit libre… paysage.

Jean-Marc Weill, le 5 décembre 2017

1  Difficulté d’ordre rationnelle paraissant sans issue.

 

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