Complexe culturel, Dandaji, Niger © Mariam Kamara, Yasaman Esmaili
Complexe culturel, Dandaji, Niger © Mariam Kamara, Yasaman Esmaili

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Rencontre avec Mariam Kamara et Yasaman Esmaili

En 2018, leur projet «Hikma», un complexe culturel comprenant une mosquée et un centre communautaire à Dandaji au Niger, a été récompensé par une médaille d’argent dans la catégorie «Global» des LafargeHolcim Awards et une médaille d’or dans la catégorie régionale «Middle East Africa». Les architectes Mariam Kamara, fondatrice en 2014 de l’atelier masomi, et Yasaman Esmaili, fondatrice du studio chahar, forment un duo engagé en faveur d’une architecture du quotidien et surtout, adaptée aux enjeux locaux. Rencontre.

L'architecte iranienne Yasaman Esmaili l'architecte nigérienne Mariam Kamara lors de la cérémonie des LafargeHolcim Awards 2018 © Courtesy LafargeHolcim Foundation for Sustainable Construction
À gauche, l’architecte iranienne Yasaman Esmaili et à droite, l’architecte nigérienne Mariam Kamara lors de la cérémonie des LafargeHolcim Awards 2017-2018 © Courtesy LafargeHolcim Foundation for Sustainable Construction

L’Architecture d’Aujourd’hui : Pourriez-vous nous rappeler l’origine du projet « Hikma » ?
Mariam Kamara : J’avais entendu dire que la mosquée du village de Dandaji allait être détruite pour en construire une plus grande à la place. Or il s’agissait de l’œuvre de l’architecte El Hadji Falké Barmou, lauréat de l’Aga Khan Award for Architecture en 1986 pour une mosquée similaire située dans la ville de Yamaa. Avec le projet de destruction de ce bâtiment, c’était un exemple de techniques architecturales traditionnelles qui risquait de disparaître. Nous avons fait pression pour le sauver et le transformer en bibliothèque. Puis nous avons travaillé avec la communauté locale, grâce à une série de discussions et d’ateliers, afin de mieux comprendre ses besoins et de mettre en place le programme adéquat.

Yasaman Esmaili : Avant que l’idée de transformer le bâtiment en bibliothèque n’émerge, nous avons en effet eu plusieurs conversations avec les dirigeants de la communauté sur la valeur historique et la singularité architecturale de la mosquée. Finalement, une bibliothèque est une typologie qui peut avoir une valeur spirituelle, similaire à celle d’une mosquée. Réunir la science et la religion en un seul et même lieu est un concept qui perdure dans l’Islam, comme par exemple dans les maisons de la sagesse abbassides du IXe siècle.
Le projet est un campus éducatif et culturel, pour étudier, apprendre, converser et prier, à Dandaji, village haoussa de l’ouest du Niger comptant 3 000 habitants. Le campus est également fréquenté par les 5 villages environnants, qui souffrent d’un faible taux d’alphabétisation. Nous avons conçu une nouvelle mosquée pouvant accueillir jusqu’à 1 000 personnes, en prenant exemple sur les mosquées historiques haoussa de la région, construites à partir de blocs de terre comprimée, fabriqués sur place. Entre les deux bâtiments, nous avons créé un jardin ouvert pour les activités, ateliers et rassemblements communautaires.

Complexe culturel, Dandaji, Niger © James Wang
Complexe culturel, Dandaji, Niger © James Wang

« Le processus de conception s’est concentré de manière ciblée sur les particularités locales et a abouti à la création d’un complexe culturel propice à la conversation et à la culture de l’esprit pour les habitants de la région. »

Coupe du site © Mariam Kamara, Yasaman Esmaili
Coupe du site : à gauche, la bibliothèque, à droite, la nouvelle mosquée © Mariam Kamara, Yasaman Esmaili

AA : Comment en êtes-vous venues à travailler ensemble ? Avez-vous d’autres projets en commun ?
MK : Nous nous sommes rencontrées pour la première fois en 2012, alors que nous étions toutes deux diplômées de l’école d’architecture de l’université de Washington à Seattle. Nous avons collaboré pour la première fois à l’occasion d’un projet d’école pour filles dans le nord de l’Afghanistan.

YE : Au cours de cette collaboration, nous avons découvert que nous partagions la même vision de l’architecture et de son impact sur la vie quotidienne, peut-être en raison de nos origines similaires, venant de pays à majorité musulmane, l’Iran et le Niger. Cette collaboration nous a conduit à former le collectif united4design, avec deux autres architectes, Elizabeth Golden et Philip Sträter, dans le but de concevoir et de construire Niamey 2000, un complexe immobilier de 6 logements de 1 700 m2 pour la capitale du Niger en pleine urbanisation. Nous souhaitions proposer un nouveau modèle urbain, basé sur la densification des logements et l’utilisation de matériaux locaux. Suite à notre collaboration avec united4design, en 2015, Mariam a partagé avec moi l’histoire de la mosquée de Dandaji et m’a invitée à la rejoindre pour travailler à la réinvention de ce bâtiment.

AA : Vous travaillez toutes deux au Niger, quelle est votre vision de l’architecture contemporaine du pays, et peut-être aussi, plus généralement, de l’Afrique subsaharienne ?
MK : À l’heure actuelle, le domaine de l’architecture au Niger est encore relativement restreint. Il n’y a pas beaucoup d’architectes qualifiés dans le pays. Malheureusement, l’architecture contemporaine est trop liée à la notion d’architecture telle qu’elle se présente et fonctionne dans les pays occidentaux, ce qui est très problématique et intenable pour de nombreuses raisons. Tout d’abord, nous n’avons pas les mêmes moyens financiers et constructifs qu’en Europe. Les matériaux utilisés en Europe sont ici extrêmement coûteux. La réalité est que, si universelle que puisse être l’architecture moderniste, les espaces n’ont tout simplement pas les mêmes fonctions et utilisations d’une culture à l’autre.
Cependant, un nouveau discours a récemment émergé au Niger : les architectes s’intéressent de plus en plus à l’usage des matériaux locaux et aux moyens de les concilier à une pratique contemporaine. Globalement, il reste beaucoup à faire pour examiner plus attentivement et localement les récits, l’histoire, la culture et le climat, afin de trouver de nouvelles façons de dessiner un espace dans lequel les gens se reconnaissent. Si nous ne le faisons pas, il sera difficile d’imaginer des solutions créatives et efficaces, faces aux défis des prochaines décennies, et notamment face à l’urbanisation croissante du continent.

YE : J’ai travaillé sur quelques projets au Niger et mon approche de la conception architecturale est directement influencée par ce que j’y ai appris. L’architecture contemporaine évolue pour devenir une discipline pleine de ressources et axée sur l’humain et par ailleurs nous, en tant que concepteurs, nous souhaitons faire plus avec moins.
Des pays comme le Niger, tous les autres pays dits « en développement », ont l’opportunité de développer leurs infrastructures en tirant les leçons des réussites et des échecs du reste du monde. Au cœur de ce processus, les architectes peuvent progresser. Au lieu de séparer la conception architecturale de la société et de définir l’environnement bâti en fonction de la production et de la consommation de masse, nous pouvons dessiner un environnement beaucoup plus durable et centré sur la communauté. Il nous faut considérer l’architecture comme un instrument de croissance sociale, culturelle et économique.

Niamey 2000 Housing, angle sud-est © united4design
Niamey 2000 Housing, façade sud © united4design

 

Niamey 2000 Housing, angle sud-est © united4design
Niamey 2000 Housing, angle sud-est © united4design

 

Niamey 2000 Housing, façade sud © united4design
Niamey 2000 Housing, façade sud © united4design

Propos recueillis par Anastasia de Villepin

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